C’est un voyage entamé avec l’espoir d’un salaire stable et qui s’achève dans les tranchées glaciales d’un conflit armé. Pour de nombreux ressortissants d’Asie du Sud, la promesse d’un emploi civil en Russie s’est transformée en incorporation forcée. Une enquête récente met en lumière les méthodes utilisées pour transformer des agents d’entretien ou des électriciens en soldats sur le front ukrainien.
L’histoire de Maksudur Rahman illustre ce mécanisme de recrutement trompeur. Parti de sa ville natale au Bangladesh, cet homme pensait avoir signé pour un poste d’agent d’entretien. À son arrivée à Moscou, la réalité administrative l’a rapidement rattrapé : les documents présentés, rédigés en russe, n’étaient pas des contrats de travail, mais des engagements militaires. Selon les éléments rapportés par Al Jazeera, qui cite une investigation de l’agence AP, ces travailleurs se retrouvent projetés dans une guerre qui dure depuis près de quatre ans, sans préparation adéquate ni consentement éclairé.
Une fois sur place, la coercition remplace la négociation. Rahman et ses compatriotes ont été transférés dans des camps pour y recevoir une formation au maniement des armes lourdes et aux techniques de guerre par drones. Face aux protestations des recrues qui rappelaient la nature initiale de leur embauche, la réponse de la hiérarchie militaire, traduite via une application mobile, s’est voulue définitive : « Votre agent vous a envoyés ici. Nous vous avons achetés. »
Les témoignages recueillis font état de pressions physiques et psychologiques intenses. Menacés de dix ans de prison en cas de refus, certains travailleurs ont subi des violences physiques. Mohan Miajee, initialement recruté comme électricien pour une usine de traitement de gaz, a vécu un scénario similaire. Rassuré par un recruteur sur le fait qu’il ne serait pas affecté au combat direct, il a été transporté en janvier 2025 à Avdiivka, ville de l’est de l’Ukraine sous contrôle russe. Sur place, tout autre travail que le service au sein du bataillon lui a été interdit.
Ce système ne se limite pas aux ressortissants bangladais. Des hommes venus d’Inde, du Népal ou du Sri Lanka décrivent des procédés identiques, où la barrière de la langue devient un instrument de soumission supplémentaire. Les erreurs de compréhension des ordres, dues à la méconnaissance du russe, entraînent souvent des punitions corporelles.
Au Bangladesh, les familles tentent de s’organiser. Certaines ont porté plainte contre les agents de recrutement locaux et interpellé les autorités à Dacca. L’épouse d’Ajgar Hussein, un autre travailleur porté disparu depuis mars, rapporte que son mari, parti pour un emploi dans une blanchisserie, a fini par devoir porter des charges de munitions de 80 kg. Les agents recruteurs, confrontés par les proches, justifient ces entraînements comme étant des « procédures standard » en Russie, même pour des postes civils.
À ce jour, ni les ministères russes de la Défense et des Affaires étrangères, ni le gouvernement bangladais n’ont officiellement répondu aux sollicitations concernant ces allégations de trafic d’êtres humains vers les zones de combat.