Le Premier ministre Ousmane Sonko a récemment consacré une réunion à la situation des produits pétroliers au Sénégal dans un contexte marqué par le conflit en Iran. Il faut préciser que cette crise suscite de vives inquiétudes à Dakar. Fortement dépendant des importations de produits énergétiques et alimentaires, le Sénégal redoute un choc économique. Les conséquences sécuritaires de cette guerre pourraient également conduire le pays à repenser certains de ses partenariats stratégiques. La fermeture du détroit d’Ormuz par lequel transite une grande partie de la production mondiale de pétrole entraîne une hausse significative des prix du pétrole sur les marchés internationaux. Malgré son statut récent de producteur, avec environ 100 mille barils par jour, le Sénégal demeure fortement dépendant des prix internationaux. Les produits pétroliers finis représentent en effet 22,2 % des importations totales du Sénégal en 2025. Ces pétroduits constituent ainsi le premier poste d’importation de notre pays. Le conflit au Moyen-Orient devrait donc mécaniquement entrainer une augmentation du prix de l’essence au Sénégal. Pour rappel, le gouvernement avait consenti il y a quelques mois à une baisse des prix à la pompe dans le sillage de la chute des cours mondiaux.
Ce constat est préoccupant pour notre pays, et ce en dépit de l’ouverture du champ offshore de Sangomar. En effet, malgré l’augmentation des recettes tirées de l’exploitation de ce champ, la hausse du prix du pétrole devrait in fine avoir un impact négatif sur les finances publiques sénégalaises, déjà largement entamées par la crise de la « dette cachée ». L’augmentation des subventions énergétiques allouées par l’Etat sénégalais transforme ainsi la hausse du baril en charge budgétaire supplémentaire, creusant davantage le déficit public déjà fortement fragilisé par le niveau d’endettement du pays.
Cette situation alimente également les craintes des ménages sénégalais confrontés à un risque d’augmentation du coût de la vie, surtout en cette période de ramadan, veille de fête de korité. Dans un pays où le coût du carburant influence directement les tarifs du transport, de l’électricité et des denrées de base, la perspective d’une hausse prolongée pourrait provoquer une crise sociale. Très concrètement, cette crise du Moyen-Orient devrait indirectement affecter les coûts – en plus du pétrole – des denrées alimentaires (riz, huiles…) mais aussi celle des transports et de l’électricité. Tout cela entraînerait de facto, une baisse du pouvoir d’achat des Sénégalais.
Le conflit au Moyen-Orient pourrait également mettre à rude épreuve les alliances géopolitiques sur le continent africain. Du côté du Sahel, le soutien de l’Iran aux pays de l’AES, pourrait en pâtir. Grâce à Téhéran, les trois pays engagés dans des luttes intenses avec les djihadistes bénéficient notamment de drones et autres aides en matière de sécurité. L’Iran qualifie d’ailleurs le continent africain de « priorité stratégique ». Le désengagement de l’Iran pourrait rebattre les cartes sécuritaires dans la région et favoriser le développement des groupes terroristes aux frontières du Sénégal.
Si le maintien du soutien iranien au Sahel paraît aujourd’hui incertain, celui de plusieurs grandes puissances pourrait lui aussi connaître un affaiblissement progressif. Au sein des BRICS, l’opération militaire contre l’Iran va mettre à rude épreuve les alliances géopolitiques de l’organisation.
La Russie tout d’abord, déjà engagée dans la guerre en Ukraine et incapable de soutenir pleinement son allié iranien, semble désormais limitée dans sa capacité à soutenir les Etats du Sahel face au terrorisme, et encore moins à s’investir davantage au Sénégal.
La Chine, qui joue un jeu à long terme et opportuniste, ne souhaite surtout pas qu’un régime pro-occidental s’installe à Téhéran. Elle condamne fortement l’intervention américaine et devrait recentrer ses actions vers l’Iran afin de protéger ses intérêts politiques et économiques. Principal partenaire commercial de l’Iran et l’un de ses principaux clients dans le domaine de l’énergie, la Chine devra jouer le rôle de « bouée de sauvetage » économique pour Téhéran. Cette priorité stratégique pourrait affaiblir certains de ses autres partenariats, y compris ceux conclus avec le Sénégal.
L’UE quant à elle, adopte une posture défensive et appelle les parties à faire preuve de retenue face à l’escalade des tensions. Préoccupée par les risques énergétiques de cette crise, elle renforce sa posture sécuritaire en Méditerranée mais n’entend pas s’immiscer directement dans le conflit. Son partenariat fiable avec le Sénégal devrait se poursuivre, comme en témoigne la réaffirmation des Européens de consolider leur coopération avec Dakar, avec des engagements concrets pour la pêche, la mobilité urbaine et la lutte contre la criminalité transnationale.
Si le conflit en Iran semble éloigné du Sénégal, ses répercussions pourraient néanmoins se faire sentir bien au-delà du Moyen-Orient. Entre la hausse des prix de l’énergie, les tensions inflationnistes et l’incertitude sécuritaire au Sahel, cette crise rappelle certaines vulnérabilités africaines. Dans ce contexte, le Sénégal devra en particulier s’appuyer sur ses partenaires les plus fiables.