Face à une menace existentielle, l’Afrique de l’Ouest réactive sa force militaire
Confrontée à une vague de violence jihadiste qui déstabilise toute la région, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a décidé d’activer sa force militaire en attente. Annoncée à l’issue d’une réunion des chefs d’état-major en Sierra Leone, cette initiative vise à déployer 2 000 soldats d’ici fin 2026 pour contrer des groupes armés dont l’audace et la sophistication ne cessent de croître.
Une région à feu et à sang
Du Mali au Nigeria, en passant par le Burkina Faso et le Niger, des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État Islamique (EI) multiplient les attaques sanglantes. Le bilan est effroyable : pour le seul premier semestre 2025, près de 13 000 morts ont été recensés, selon le Centre pour la Démocratie et le Développement. La menace, autrefois confinée aux zones rurales du Sahel, s’étend désormais aux États côtiers comme le Togo et le Bénin, et frappe au cœur des capitales.
Les démonstrations de force récentes témoignent de cette escalade. En janvier, un groupe affilié à l’EI a osé attaquer l’aéroport international de Niamey. Depuis septembre, une faction liée à Al-Qaïda, le JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin), impose un blocus sur les approvisionnements en carburant de Bamako, la capitale malienne, paralysant la vie économique et les services essentiels.
Un héritage militaire complexe
La force en attente de la CEDEAO (ESF), anciennement connue sous le nom d’ECOMOG, n’est pas une nouvelle venue sur l’échiquier régional. Elle a été un acteur clé dans la résolution des guerres civiles au Libéria et en Sierra Leone dans les années 1990, où elle s’est engagée dans des combats directs, contrairement aux missions de maintien de la paix de l’ONU. Cette période a toutefois été entachée par des accusations de violations des droits humains.
Plus récemment, l’ESF est intervenue en Côte d’Ivoire, au Mali, et a joué un rôle décisif pour assurer la transition démocratique en Gambie en 2017. Cependant, la mission actuelle représente un défi inédit : pour la première fois, elle ne fera pas face à des rebelles politiques, mais à des groupes idéologiques transnationaux, bien armés et déterminés.
Les trois défis majeurs : division, financement et stratégie
Le succès de cette nouvelle mobilisation est loin d’être garanti. Trois obstacles majeurs se dressent sur la route de la CEDEAO.
La fracture politique : Le premier défi est la division profonde au sein du bloc. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, trois pays au cœur de la crise sécuritaire, ont claqué la porte de la CEDEAO en janvier 2025 pour former leur propre Alliance des États du Sahel (AES). Dirigés par des militaires ayant pris le pouvoir, ils reprochaient justement à la CEDEAO son immobilisme face au terrorisme et son obsession pour les questions politiques. Ces pays se sont tournés vers la Russie comme principal allié sécuritaire, accueillant des milliers de combattants du groupe Africa Corps (ex-Wagner).
Le casse-tête du financement : Le Nigeria, puissance économique et démographique qui finançait et fournissait traditionnellement jusqu’à 75% des effectifs des missions, est aujourd’hui affaibli par une crise économique et la mobilisation de son armée sur de multiples fronts intérieurs. « Le Nigeria des années 1990 est très différent de celui d’aujourd’hui », note Beverly Ochieng, analyste pour la société de renseignement Control Risks. La CEDEAO devra donc trouver d’autres sources de financement, potentiellement auprès des États-Unis ou de la France.
Une approche globale à inventer : Enfin, une réponse purement militaire serait insuffisante. « Il faudra penser cela non pas comme une simple réponse militaire, mais comme une opération holistique incluant des interventions sociales pour freiner l’influence de ces groupes », souligne Mme Ochieng. Ces derniers s’implantent en effet dans les zones délaissées par l’État en offrant des services, en collectant des impôts ou en promettant la sécurité, ce qui leur permet de recruter massivement.
Une coopération encore possible ?
Malgré le schisme, un dialogue reste possible. En recentrant son action sur la lutte contre le terrorisme, la CEDEAO répond à la principale critique formulée par l’AES. Des États médiateurs comme le Sénégal, le Ghana ou le Togo, qui maintiennent de bonnes relations avec les régimes sahéliens, pourraient faciliter une collaboration future. Si un déploiement conjoint semble improbable à court terme, un partage de renseignements ou des missions communes pourraient voir le jour, seul moyen de faire face à un ennemi qui ignore les frontières.