Dakar, le 14 juillet 2026
Le 1er juillet 2026, le Sénégal s’inclinait 3-2 après prolongation face à la Belgique, en seizièmes de finale d’une Coupe du monde qu’il avait pourtant les moyens d’aborder avec ambition. Cette défaite, aussi douloureuse fût-elle, appartenait encore au registre normal de l’aléa sportif. Ce qui a suivi n’appartient plus à ce registre. En dix jours, la Fédération sénégalaise de football a transformé un échec sportif en une crise institutionnelle qui expose désormais l’honneur du football national, la dignité de ses acteurs et la réputation du pays tout entier.
La chronologie parle d’elle-même. Avant même le coup d’envoi du Mondial, la sélection se voyait fermer les portes des infrastructures de la SOGIP à Diamniadio pour une ardoise avoisinant les cent millions de francs CFA. Pendant la compétition, le sélectionneur Pape Thiaw évoluait sans contrat en vigueur, sujet depuis des mois à un différend salarial avec sa propre Fédération. Au retour, plutôt que d’assumer collectivement les insuffisances d’une préparation dont le président lui-même a reconnu l’absence de plan structuré, le Comité exécutif a choisi la voie du règlement de comptes individuel. Le sélectionneur et son staff ont été limogés. Puis, lors d’une conférence de presse tenue le 13 juillet au stade Léopold Sédar Senghor, le président Abdoulaye Fall a déroulé un véritable déballage : accusations voilées contre des joueurs qui auraient tenu l’entraîneur sous leur coupe, mise en cause publique du médecin historique des Lions, dont la spécialité de gynécologue aurait été « découverte tardivement » après dix années de service continu au sein de la Tanière, cinq Coupes d’Afrique des Nations et trois Coupes du monde.
Cette sortie appelle une qualification sans détour : elle est indigne des responsabilités que la charge de président fédéral impose. Le médecin mis en cause, officier médical reconnu de la CAF et de la FIFA, a immédiatement contesté ces contre-vérités, révélant au passage qu’il avait été écarté du banc au profit d’un médecin venu de France, au mépris de ses propres prérogatives professionnelles. L’Association sénégalaise de médecine du sport a dénoncé des propos infondés et constitutifs de diffamation. Ce n’est pas un simple couac de communication. C’est un manquement direct aux principes de loyauté, d’intégrité et de protection de la réputation des personnes qui irriguent les codes d’éthique de la FIFA et de la CAF, et que tout dirigeant fédéral s’engage à observer en assumant sa charge. Désigner des boucs émissaires individuels pour masquer une gestion collective défaillante n’est pas une explication : c’est un aveu déguisé, et une faute qui s’ajoute à celles qu’elle prétend dissimuler.
Car au-delà de ce cas individuel, c’est bien la gouvernance d’ensemble de la Fédération qui est en cause. Une préparation sans plan structuré. Un sélectionneur laissé des mois sans contrat en pleine campagne de qualification. Des infrastructures nationales inaccessibles pour dette impayée à la veille d’un Mondial. Des dépenses de 4,77 milliards de francs CFA que le président revendique comme preuve de rigueur, mais dont l’opacité persistante alimente précisément les interrogations qu’il prétend clore. Une fédération qui, pressée de rendre des comptes, choisit de sacrifier des individus plutôt que d’ouvrir ses livres à un contrôle serein. Voilà le tableau qui a saisi l’opinion nationale, et qui commence à circuler au-delà de nos frontières, tournant en dérision, dans la presse étrangère, l’image d’une sélection qui avait pourtant conquis le continent en 2021 et en 2025. Chaque jour qui passe sans clarification aggrave le préjudice porté à la réputation des Lions de la Teranga et, par ricochet, à celle du Sénégal sur la scène internationale, à quelques mois d’échéances majeures pour les éliminatoires de la CAN 2027.
Cette crise conjoncturelle ne doit cependant pas occulter un mal plus profond, plus ancien, et tout aussi responsable du naufrage : la composition même du Comité exécutif. Certains de ses membres y siègent depuis plus de deux décennies, traversant les mandats, les échecs sportifs et les scandales successifs sans qu’aucun bilan tangible ne vienne justifier une telle longévité. À leurs côtés prospère une pléthore d’anciens internationaux dont la présence, largement honorifique, ne s’accompagne d’aucune valeur ajoutée décelable dans la gestion quotidienne de l’institution ni dans les résultats de l’équipe nationale. Cette accumulation de sièges occupés par habitude plutôt que par compétence a transformé le Comex en un cénacle fermé sur lui-même, davantage soucieux de préserver ses positions et ses avantages que de rendre des comptes à la base qui l’a élu. Une fédération qui reconduit indéfiniment les mêmes visages, sans évaluation ni renouvellement, sans exigence de résultat ni de compétence, ne peut s’étonner de reproduire indéfiniment les mêmes échecs. Le problème n’est donc pas seulement celui d’un président en délicatesse avec la transparence : c’est celui d’un système entier de cooptation qui a vidé la gouvernance fédérale de toute obligation de rendre des comptes, et qui doit être démantelé dans son ensemble.
Face à cette situation, il ne suffit plus de s’indigner. Il faut agir, et agir dans les formes que les statuts de la Fédération elle-même prévoient. Les clubs affiliés et les ligues régionales, qui constituent la base statutaire et la légitimité première de la Fédération sénégalaise de football, disposent d’un instrument précis : l’article 30 des statuts fédéraux permet à un tiers des membres représentant 40% des voix de l’Assemblée Générale d’exiger la convocation d’une Assemblée Générale extraordinaire, le Comité exécutif étant tenu de s’exécuter sous trois mois, faute de quoi les demandeurs peuvent eux-mêmes procéder à la convocation, voire saisir la FIFA en dernier recours. L’article 38, quant à lui, ouvre la voie à la révocation d’un organe ou d’une personne, à la majorité des deux tiers des suffrages valablement exprimés, après que la partie mise en cause aura été entendue. Ces dispositions ne sont pas de simples clauses de style : elles sont l’expression même de la démocratie associative que la FIFA exige de ses fédérations membres. Il est temps que les clubs et les ligues régionales, trop longtemps silencieux ou résignés, se saisissent de cet instrument qui leur appartient, et qu’ils exercent enfin la souveraineté que les textes leur reconnaissent. Ce n’est pas une révolte : c’est un exercice de responsabilité statutaire.
Il faut ici lever toute ambiguïté. Cette mobilisation par la base associative n’a rien à voir avec une ingérence extérieure. Elle est au contraire l’antidote à l’ingérence, la preuve que le mouvement footballistique sait s’auto-corriger de l’intérieur, dans le strict respect de son autonomie statutaire. Il en va tout autrement de certaines interventions récentes de l’État, notamment l’injonction faite à la Fédération de se taire dans l’attente d’un audit. Une telle démarche, aussi compréhensible que soit l’impatience qui l’anime, expose le Sénégal à un risque que l’histoire récente du football mondial illustre amplement : la FIFA a suspendu, ces dernières années, les fédérations d’Inde, du Zimbabwe, du Pakistan et du Nigeria pour ingérence gouvernementale caractérisée dans leurs affaires internes. Un tel scénario, s’il devait se matérialiser pour le Sénégal, priverait les Lions de compétitions internationales et infligerait à notre pays un préjudice sans commune mesure avec celui déjà causé par la gestion calamiteuse du Mondial 2026.
L’État a néanmoins un rôle légitime à jouer, et il doit l’assumer pleinement, mais dans le respect des canaux qui ne l’exposent pas à une sanction internationale. Le contrôle parlementaire, à travers une mission d’information ou d’audit conduite dans les formes constitutionnelles, relève pleinement des prérogatives de la représentation nationale sur l’emploi des subventions publiques ; il ne se confond pas avec une immixtion dans la gouvernance sportive elle-même. Le ministère des Sports, de son côté, gagnerait à accompagner et à soutenir la mobilisation légitime des clubs et des ligues régionales plutôt qu’à se substituer à eux par des injonctions directes qui, pour légitimes qu’en soient les intentions, fragilisent davantage qu’elles ne consolident.
Le football sénégalais mérite mieux que ce spectacle de règlements de comptes publics et de fuites en avant. Il mérite une direction qui assume ses responsabilités plutôt que de les reporter sur ses médecins, son staff technique ou ses joueurs. Il mérite des clubs et des ligues régionales qui se lèvent et exercent enfin la souveraineté que les statuts leur confèrent. Il mérite un État qui protège l’intérêt supérieur du football national sans l’exposer aux foudres des instances internationales. L’heure n’est plus aux indignations de circonstance. Elle est à la responsabilité, à tous les étages.
Alioune Aw
Keur Massar Nord
badou60@gmail.com
