Aller user les cordes vocales, aller affûter vos plumes acides et aller convoquer tous les plateaux télé du pays : ceux qui s’acharnent à déboulonner Ousmane Sonko peuvent, franchement, prendre un congé sabbatique. Le chantier est mal choisi.
Aujourd’hui, d’ailleurs, le principal intéressé va se prêter à l’exercice préféré de la République : face aux députés élus par le peuple. Costume repassé, micros ouverts, gravité institutionnelle en vitrine. Mais pendant que l’hémicycle ajuste ses postures et que certains affûtent leurs questions comme des cure-dents parlementaires, une réalité plus rugueuse circule hors moquette : le fameux contrat moral entre Sonko et une partie du peuple, lui, ne s’est pas évaporé dans l’air conditionné de l’Assemblée. Il s’est bétonné.
Oui, bétonné, coulé à froid dans les frustrations accumulées, séché au soleil des attentes populaires et désormais difficile à fissurer, même à coups de motions bien senties.
Et ce peuple, loin de zapper distraitement le spectacle, viendra observer, scruter, jauger — en silence mais avec mémoire.
Car pendant que certains fabriquent des procès d’intention en série limitée, dans le pays réel, celui qui transpire, qui vote et qui observe, il se joue autre chose qu’un simple feuilleton politique. Il se tisse, patiemment, un lien presque mystique entre un homme et une partie du peuple. Un lien que les éditoriaux rageurs ne coupent pas, que les caricatures outrées ne fissurent pas.
Appelez cela naïveté collective, foi politique ou simple pari sur l’avenir : peu importe le mot, le phénomène résiste.
À écouter ses détracteurs, Sonko devrait déjà être rangé au musée des illusions nationales, entre la promesse de la baisse du prix du riz et le mythe du bus qui arrive à l’heure. Pourtant, le voilà toujours là, solidement installé dans l’imaginaire d’une frange non négligeable du pays, comme un abonnement qu’on oublie de résilier ou qu’on ne veut surtout pas résilier.
Et c’est là que le débat devient presque comique.
Pendant que certains dissèquent chaque virgule de ses discours avec la passion d’un correcteur du baccalauréat, ses partisans, eux, raisonnent autrement. Pour eux, il ne s’agit plus seulement de politique. Il s’agit d’un contrat moral, non signé, non cacheté, mais brandi comme un serment de quartier : nous avons un devoir envers lui.
Oui, un devoir. Rien que ça.
Dans cette dramaturgie nationale, la logique électorale classique semble parfois reléguée au second plan. On ne parle plus seulement de programme, mais de destin. Plus seulement de stratégie, mais de mission. Et l’horizon est déjà fixé, balisé, presque réservé : 2029.
Les pourfendeurs peuvent bien lever les yeux au ciel. Les sceptiques peuvent bien soupirer. Les experts peuvent multiplier les graphiques savants. Mais la politique sénégalaise a ceci de délicieux, ou d’inquiétant, selon l’humeur, qu’elle obéit rarement aux manuels.
Alors oui, ceux qui rêvent de « démystifier » Sonko peuvent continuer le combat. Mais qu’ils le sachent : on ne démonte pas facilement une conviction populaire avec des tribunes enflammées et des débats du dimanche.
Au Sénégal, parfois, la politique n’est pas une équation.
C’est une affaire de foi. Et la foi, elle, n’a jamais beaucoup respecté les éditorialistes pressés.
Malick BA