La capitale ukrainienne traverse des heures sombres, au sens propre comme au figuré. Depuis plusieurs semaines, les frappes aériennes russes ciblent méthodiquement les infrastructures énergétiques du pays, plongeant des quartiers entiers de Kiev dans l’obscurité alors que les températures chutent bien en dessous de zéro. Dans ce décor glacial, où près de la moitié des foyers se retrouvent privés de chauffage et d’électricité, une nouvelle forme de résilience sociale et économique s’organise, révélant l’ampleur du défi imposé par Moscou.
**Une vie sociale sous perfusion énergétique**
Malgré les sirènes d’alerte aérienne qui résonnent régulièrement, le quartier historique de Podil offre un spectacle singulier. Le bruit assourdissant des générateurs à essence a remplacé le silence habituel des rues enneigées. Ces machines sont devenues le cœur battant de la vie nocturne : elles alimentent les rares cafés et bars restés ouverts, fournissant lumière, chauffage et musique.
Selon les observations rapportées par Al Jazeera, la jeunesse de Kiev a fait de ces îlots de lumière un refuge indispensable pour sa santé mentale. Karina Sema, une journaliste de 24 ans, explique que ces rassemblements sont vitaux pour « ne pas craquer mentalement ». Elle décrit des scènes où une centaine de personnes se regroupent à la lueur des torches autour d’une enceinte, chantant ensemble pour oublier, le temps d’une soirée, la menace des drones et des missiles balistiques.
**Le coût exorbitant de la lumière**
Cette apparente normalité a cependant un prix financier que beaucoup ne peuvent plus assumer. Pour les commerçants, maintenir une activité dans ces conditions relève de la gageure économique. Enes Lutfia, propriétaire de restaurants, confie à nos confrères d’Al Jazeera qu’il envisage désormais de fermer ses établissements. Le coût pour alimenter son générateur atteint près de 500 dollars par semaine (environ 300 000 FCFA), une charge insoutenable alors que la clientèle se raréfie.
« Je n’ai pas de clients », déplore-t-il, soulignant que beaucoup de jeunes restent dans la rue ou chez eux, tandis que les hommes sont au front et que de nombreuses femmes ont quitté le pays. Cette économie de guerre, qui dure depuis près de quatre ans, pousse les entrepreneurs à bout de souffle.
**Système D et urgence nationale**
Dans les foyers, la débrouille est devenue la règle pour survivre au froid. Faute de chauffage central, certains habitants chauffent des briques sur des réchauds à essence portables pour conserver un peu de chaleur dans les appartements. Les coupures d’électricité entraînent également le gel et l’éclatement des canalisations d’eau, inondant certains immeubles.
Face à cette situation critique, le président Volodymyr Zelenskyy a décrété l’état d’urgence dans le secteur énergétique, accusant la Russie d’utiliser le froid comme une arme de guerre. La défense du ciel ukrainien représente elle aussi un coût colossal : selon le chef de l’État, les missiles de défense antiaérienne utilisés pour repousser une seule attaque massive mardi dernier ont coûté environ 90 millions de dollars. Une guerre d’usure qui, selon les mots d’un habitant de Poltava, ne suscite plus la peur, mais une lassitude profonde face à ce que beaucoup qualifient de « guerre psychologique » contre la société.