Pour des milliers de ressortissants russes installés en Ukraine, le conflit ne se joue pas seulement sur le front militaire, mais aussi dans les couloirs des administrations. Pris en étau entre leur pays d’origine qu’ils rejettent et leur terre d’accueil qui se méfie d’eux, ces résidents font face à un véritable parcours du combattant pour régulariser leur situation. Une bataille administrative où la persévérance juridique finit parfois par payer, comme en témoigne le cas emblématique d’un graphiste parvenu à faire plier les services migratoires par un moyen inattendu.
Selon un reportage diffusé par Al Jazeera, environ 150 000 ressortissants russes vivent actuellement en Ukraine. Beaucoup sont des conjoints d’Ukrainiens, des natifs du pays ou des dissidents ayant fui le régime de Moscou. Malgré leur intégration et, pour certains, leur soutien financier aux forces armées ukrainiennes, ils se heurtent à une hostilité latente. Taras, un graphiste de 45 ans interrogé par le média qatari, résume brutalement le sentiment général : « Si vous avez un passeport rouge ici, vous n’êtes pas humain, même si vous avez du sang ukrainien. »
**L’impasse de la double citoyenneté**
Né à Poltava en Ukraine soviétique mais élevé en Russie, Taras est revenu s’installer en Ukraine après l’annexion de la Crimée en 2014. Son objectif : échanger son passeport russe (rouge) contre le document ukrainien (bleu). Toutefois, la législation de Kiev, durcie par la guerre, interdit la double nationalité et exige des candidats qu’ils prouvent leur renonciation à la citoyenneté russe. Une condition devenue presque impossible à remplir depuis la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays.
Pour obtenir les documents nécessaires, les requérants doivent souvent se rendre dans des pays tiers, comme la Moldavie, pour affronter les consulats russes. Taras raconte avoir été traité de « traître » et de « fasciste » par les fonctionnaires russes à Chisinau, qui ont égaré ses papiers. De retour à Kiev, malgré ses efforts, sa demande de naturalisation restait bloquée, l’administration exigeant des preuves formelles que Moscou refusait de délivrer ou que Kiev ne reconnaissait pas.
**La sanction financière qui a tout changé**
Face à ce blocage, Taras a choisi la voie judiciaire. Après un premier procès remporté mais sans effet concret sur l’administration, il a intenté une seconde action en justice. C’est ici que la situation a basculé. Le tribunal a non seulement statué en sa faveur, mais a ordonné que les fonctionnaires responsables du blocage de son dossier soient personnellement mis à l’amende.
Cette menace directe sur le portefeuille des agents de l’État a eu un effet immédiat. « Dès qu’il s’est agi d’argent sortant de leur poche, ils ont dit : ‘C’est bon, venez chercher le passeport’ », explique Taras, qui a finalement obtenu sa naturalisation en août dernier.
**Une situation précaire pour des milliers d’autres**
Si Taras a réussi, la majorité des Russes d’Ukraine vivent dans une incertitude juridique totale. L’avocate Daria Tarasenko signale que les services migratoires refusent parfois de renouveler les permis de séjour, laissant ces personnes sans papiers et vulnérables. Certains, désespérés, optent pour des gestes symboliques radicaux, à l’image d’Andriy Kramar qui a filmé sa femme brûlant son passeport russe sur une gazinière, faute de pouvoir obtenir une régularisation pour elle et leur fille nouveau-née.