Depuis le début des hostilités en avril 2023, la guerre civile qui déchire le Soudan a changé de visage. Ce qui avait débuté comme une confrontation classique entre l’armée régulière et des forces paramilitaires s’est transformé en un conflit technologique de haute intensité. Selon une enquête approfondie réalisée par notre source Al Jazeera, cette mutation repose sur l’introduction massive de drones sur le champ de bataille, une évolution qui trahit l’existence de chaînes d’approvisionnement complexes reliant Khartoum à plusieurs capitales étrangères.
Le conflit oppose les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (RSF) du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemedti ». Si l’armée disposait initialement de la maîtrise du ciel grâce à son aviation, l’équilibre des forces a été bouleversé par l’arrivée de vecteurs aériens sans pilote (UAV), bon marché et redoutablement efficaces. Ces équipements, introduits en violation des embargos, ont permis aux paramilitaires de contester la suprématie aérienne de l’État et de frapper des cibles stratégiques avec une précision nouvelle.
**Une internationalisation matérielle du conflit**
L’analyse des débris retrouvés sur le terrain et des images satellites permet aujourd’hui d’identifier les fournisseurs extérieurs qui alimentent cette escalade. Du côté de l’armée régulière (SAF), le soutien s’est organisé autour de partenaires étatiques traditionnels et de nouvelles alliances de circonstance. Les forces gouvernementales ont ainsi intégré des drones de combat Mohajer-6 iraniens, capables de missions de surveillance et de frappes guidées, arrivés fin 2023. En parallèle, des drones Bayraktar TB2 de fabrication turque ont été acheminés via l’Égypte.
La Russie joue également un rôle pivot. Selon les données recueillies par des think tanks spécialisés cités par Al Jazeera, Moscou aurait réorienté son soutien : après avoir appuyé les RSF via le groupe Wagner, le Kremlin se serait rapproché de l’armée régulière en 2024, espérant en retour réactiver un accord de 2017 pour l’établissement d’une base navale en mer Rouge.
**Les circuits logistiques des paramilitaires**
Pour les Forces de soutien rapide (RSF), dépourvues d’aviation conventionnelle, les drones constituent une artillerie de substitution. Leur arsenal comprend des modèles commerciaux modifiés pour larguer des obus de mortier de 120 mm, ainsi que des drones kamikazes de fabrication chinoise et serbe. Ces appareils permettent de saturer les défenses adverses et de mener des attaques indiscriminées sur les infrastructures civiles.
L’acheminement de ce matériel vers les zones contrôlées par les RSF, notamment au Darfour, implique un réseau logistique transnational. Les investigations pointent vers une implication des Émirats arabes unis, bien que ceux-ci nient formellement armer les paramilitaires. Des vols cargos suspects ont été tracés jusqu’à l’aéroport d’Amdjarass au Tchad, voisin du Soudan. D’autres routes de contrebande traversent l’est de la Libye, contrôlé par le maréchal Haftar, ou encore la République centrafricaine.
**Un financement par les ressources naturelles**
La pérennité de ces flux d’armes repose sur un modèle économique modulaire. Les drones ne voyagent pas assemblés, mais en pièces détachées — moteurs, optiques, batteries — dissimulées dans des cargaisons commerciales, rendant les embargos difficiles à appliquer. Andreas Kreig, professeur associé au King’s College de Londres interrogé par Al Jazeera, explique que ces mêmes corridors logistiques servent, au retour, à exfiltrer de l’or et des capitaux hors du Soudan, créant un système d’autofinancement pour les belligérants.
Cette prolifération technologique a un coût humain direct. L’usage de drones commerciaux militarisés, souvent imprécis, a multiplié les victimes collatérales dans les zones urbaines, transformant les quartiers résidentiels en cibles militaires et plongeant des villes entières dans l’obscurité après la destruction des centrales électriques.