Alors que les réseaux sociaux s’enflamment et que les nationalismes s’exacerbent à l’approche des grandes échéances sportives, une voix dissonante tente de ramener le calme entre Dakar et Rabat. Si le terrain de football cristallise les passions, un autre canal, beaucoup plus ancien et silencieux, s’active en coulisses pour préserver l’essentiel. Loin des gradins, c’est une diplomatie spirituelle séculaire qui est aujourd’hui sollicitée pour rappeler que les liens entre le Sénégal et le Maroc transcendent largement le résultat d’un match de Coupe d’Afrique des Nations.
Le football possède cette capacité singulière de diviser des peuples frères le temps d’une rencontre, transformant des partenaires historiques en rivaux d’un soir. Pourtant, entre le Sénégal et le Royaume chérifien, il existe un amortisseur de crises que peu de nations possèdent : la confrérie Tidiane. D’après les informations rapportées par Le Quotidien, la chefferie de la famille Tidiane de Fès a publié un communiqué pour rappeler la primauté de l’unité spirituelle sur les rivalités sportives.
Cette intervention n’est pas anodine. Elle s’appuie sur une construction historique initiée dès le début du XXe siècle par El Hadji Malick Sy. Maodo avait très tôt compris que la connexion entre Tivaouane et Fès, berceau de la Tijâniyya, constituait un lien indissoluble. Cette vision a transformé une proximité géographique en une fraternité religieuse, scellée par le partage de l’école de jurisprudence malikite. Aujourd’hui, face aux invectives qui peuvent surgir sur internet lors des compétitions, cet héritage sert de rappel à l’ordre fraternel.
L’histoire de cette relation bilatérale est jalonnée de moments où la foi a servi de socle politique. L’un des épisodes les plus marquants reste l’accueil réservé au Roi Mohammed V à Dakar en 1955, lors de son retour d’exil. Ce jour-là, El Hadj Abdoul Aziz Sy Dabakh et Thierno Saïd Nourou Tall n’ont pas seulement accueilli un monarque ; ils ont posé les fondations de ce que l’on nomme désormais la « diplomatie religieuse ». Ce soutien explicite des chefs religieux sénégalais à l’indépendance du Maroc a créé une dette morale et affective qui perdure soixante-dix ans plus tard.
Cette alliance s’est matérialisée par des actes concrets, comme l’inauguration de la Grande Mosquée de Dakar en 1964 par le Roi Hassan II, où Mame Abdou dirigea la prière. Ces liens dépassent le cadre symbolique pour s’inscrire dans une continuité institutionnelle, visible à travers la participation régulière de la famille Sy aux Durûs Hasaniyya, les causeries religieuses du Ramadan au Maroc.
Pour les observateurs avertis, réduire la relation sénégalo-marocaine à une confrontation de 90 minutes constitue une erreur d’appréciation. Un diplomate marocain à la retraite, cité par nos confrères, insiste sur la nécessité de « dépassionner » le débat : « La commission mixte est une bonne stratégie. En plus de cette action, il faut appuyer tous les leviers pour qu’un match de foot reste un match de foot. » Alors que la ferveur monte autour de la finale de la CAN, Tivaouane se pose en gardienne de cette « assimilation critique et constructive », rappelant que le contrat sacré entre le fleuve Sénégal et les jardins de Fès ne saurait être ébranlé par un score, quel qu’il soit.