Alors que les regards se tournaient vers le sommet du G20 à Johannesburg, une manœuvre financière bien plus discrète, mais hautement stratégique, s’opérait dans les coulisses de Pretoria. À quelques kilomètres des grandes déclarations diplomatiques, les gouverneurs des banques centrales sud-africaine et chinoise ont posé les jalons d’une nouvelle architecture commerciale, conçue pour réduire la dépendance au système financier traditionnel dominé par Washington.
Cette initiative ne relève pas de la simple posture politique. Elle répond à une logique économique pragmatique visant à fluidifier les échanges entre le continent africain et son premier partenaire commercial, la Chine. L’objectif est clair : permettre aux capitaux de circuler sans transiter par la case dollar.
Une connexion directe sans intermédiaire américain
L’événement s’est déroulé au siège de la Banque de réserve sud-africaine. Selon les informations rapportées par Al Jazeera, la Standard Bank, première banque du continent par ses actifs, est devenue la première institution africaine à s’intégrer directement au système de paiement interbancaire transfrontalier chinois (CIPS). Concrètement, cette connexion technique permet désormais aux entreprises africaines de régler leurs transactions avec la Chine directement en renminbi (yuan), sans avoir à convertir leurs fonds en dollars américains.
Jusqu’à présent, le dollar, utilisé dans plus de 80 % du commerce international, servait de pivot obligatoire. Une entreprise sud-africaine achetant en Chine devait convertir ses rands en dollars, qui étaient ensuite convertis en yuans. Ce double change impliquait non seulement une dépendance au réseau SWIFT, mais aussi des frais financiers substantiels.
La fin des « coûts cachés » reversés aux États-Unis
La motivation première de ce basculement est la réduction des frictions commerciales. Sanusha Naidu, analyste en politique étrangère à l’Institute for Global Dialogue, explique que chaque transaction effectuée en dollars comporte un « coût caché » qui revient in fine aux États-Unis. La question que se posent désormais les économies du Sud global est simple : pourquoi payer une rente de situation à Washington pour des échanges bilatéraux qui ne concernent pas les États-Unis ?
Cette intégration au CIPS s’inscrit dans une tendance plus large portée par les BRICS. Le Brésil a déjà effectué une démarche similaire, utilisant le réal et le yuan pour le commerce du soja. L’Inde et les Émirats arabes unis explorent également des règlements en monnaies locales. L’enjeu est de contourner les risques de change et les potentielles sanctions occidentales, comme l’ont fait la Russie et l’Iran pour leur commerce pétrolier avec Pékin.
Le dollar, un « hégémon blessé » mais toujours dominant
Face à ces initiatives, la réaction américaine ne s’est pas fait attendre. Le président Donald Trump, conscient que le billet vert est un pilier de la puissance nationale, entend protéger sa prééminence, notamment via le « Genius Act », un cadre législatif visant à encadrer les stablecoins adossés au dollar. Pour les analystes cités par nos confrères d’Al Jazeera, le dollar reste incontournable à court terme, faute d’alternative aussi liquide et stable.
Néanmoins, la confiance s’érode. La hausse des prix de l’or témoigne d’une volonté des banques centrales de diversifier leurs réserves face à une dette américaine dépassant les 38 000 milliards de dollars. Sanusha Naidu qualifie le dollar d’« hégémon blessé ». Selon l’experte, ce déclin ne sera pas un effondrement brutal, mais une lente érosion, un « slow burn » qui voit les piliers de la puissance structurelle américaine — finance, sécurité, production — s’affaiblir progressivement au profit d’un monde multipolaire où le yuan chinois attend son heure.