Longtemps considérée comme un espace de coopération internationale préservé des tensions géopolitiques, la région arctique change de visage aux yeux des décideurs européens. Face à l’évolution rapide des routes commerciales et aux convoitises suscitées par les ressources naturelles, Bruxelles opère une réévaluation stratégique majeure de cette zone glaciale, désormais perçue comme un théâtre potentiel de rivalités entre grandes puissances.
La Haute représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, a officialisé ce changement de paradigme mardi. Lors d’une conférence de presse tenue avec le ministre norvégien des Affaires étrangères, Espen Barth Eide, la diplomate a averti que l’Arctique n’était plus une « zone de faible tension » mais s’apparentait désormais à une « ligne de front de la compétition mondiale des puissances ». Selon les informations rapportées par l’agence Anadolu, cette prise de position marque une rupture avec la vision traditionnelle d’un Grand Nord dédié à la coopération scientifique et environnementale.
Au cœur des préoccupations européennes se trouve l’activisme croissant de la Chine. Si Pékin ne procède pas à des rachats massifs de territoires, sa stratégie d’influence est jugée plus subtile et progressive. Kaja Kallas note que la Chine « étend progressivement son empreinte » en s’intéressant aux infrastructures portuaires et aux hubs de transport. Le réchauffement climatique, en ouvrant de nouvelles routes maritimes, facilite cette pénétration commerciale qui, selon Bruxelles, pourrait se doubler d’enjeux sécuritaires.
La question du Groenland illustre cette nouvelle donne géopolitique. Les États-Unis, par la voix du président Donald Trump, ont récemment réitéré leurs préoccupations de sécurité nationale concernant ce territoire danois, craignant une influence accrue de la Russie et de la Chine. Bien que les menaces de sanctions américaines contre les pays européens aient été levées après des discussions avec l’OTAN, l’intérêt stratégique pour la région reste vif. Des pourparlers tripartites entre Washington, Copenhague et le Groenland sont d’ailleurs en cours pour stabiliser la situation.
Pour l’Union européenne, le risque dépasse la simple concurrence économique. Les services de renseignement alertent sur la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Kaja Kallas rappelle l’expérience douloureuse de l’Europe lorsque des routes commerciales vitales sont instrumentalisées à des fins politiques. De plus, la domination actuelle de la Chine sur le marché des terres rares inquiète Bruxelles, alors que le sous-sol arctique et groenlandais regorge de ces matières premières critiques indispensables aux technologies modernes. « L’Europe doit rester vigilante sur ce sujet, et c’est ce que nous faisons », a conclu la cheffe de la diplomatie européenne.