Le 30 mai 2016, les Chambres africaines extraordinaires installées dans le système judiciaire sénégalais ont condamné l’ancien président tchadien Hissène Habré à la prison à vie pour crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture. Le dossier incluait aussi des faits de viol et d’esclavage sexuel. Ce jugement marquait une première : des juridictions nationales jugeaient l’ex-dirigeant d’un autre pays pour des crimes internationaux graves au nom de la compétence universelle, c’est-à-dire la possibilité de poursuivre certains crimes quelle que soit la nationalité des auteurs ou des victimes.
Pendant ses huit années au pouvoir au Tchad, de 1982 à 1990, le régime de Hissène Habré a été tenu pour responsable d’exécutions politiques, de torture systématique et de milliers d’arrestations arbitraires. La condamnation prononcée à Dakar en 2016 a été confirmée en appel en avril 2017. La juridiction a alors accordé environ 123 millions d’euros de réparations à près de 7 400 victimes et survivants identifiés. Habré est mort en août 2021, après huit ans de détention.
Dix ans après ce verdict, l’héritage judiciaire de l’affaire est toujours mis en avant. Un tribunal hybride associe une organisation régionale et un système judiciaire pour poursuivre des crimes internationaux. Ce modèle porté par les Chambres africaines extraordinaires a inspiré, en décembre 2024, l’adoption du statut d’un tribunal hybride entre la Gambie et la CEDEAO, chargé de juger les crimes commis sous l’ancien président Yahya Jammeh. Dans un autre registre, le principe de compétence universelle a aussi été mobilisé en France lors de l’ouverture, le 12 novembre 2025 à Paris, du procès de Roger Lumbala pour complicité de crimes contre l’humanité commis en RDC.
Selon Hrw, l’affaire Habré a aussi pesé sur d’autres contentieux internationaux après l’arrêt rendu en 2012 par la Cour internationale de Justice dans l’affaire Belgique contre Sénégal. La Cour avait estimé que le Sénégal devait soit poursuivre Habré, soit l’extrader, en application de la Convention des Nations Unies contre la torture. Cette décision a ensuite été invoquée dans des procédures engagées par le Canada et les Pays-Bas contre la Syrie pour torture, ainsi que dans les affaires Gambie contre Myanmar et Afrique du Sud contre Israël sur la Convention sur le génocide.
La question des réparations reste toutefois ouverte. En 2024, le gouvernement tchadien a distribué environ 15 millions d’euros aux survivants et aux familles, soit près de 1 400 euros par victime, mais cette opération a été présentée comme partielle et entachée d’irrégularités. Le fonds fiduciaire de l’Union africaine chargé de collecter et de verser les réparations décidées par les Chambres africaines extraordinaires n’est toujours pas opérationnel, et la condamnation prononcée au Tchad en 2015 contre 20 anciens responsables de la police politique prévoyait aussi un mémorial et la transformation du siège de cette police en musée, sans mise en œuvre à ce jour.