Un bras de fer diplomatique et politique de haute intensité se joue actuellement à Port-au-Prince. Alors que l’administration américaine multiplie les avertissements pour maintenir une forme de stabilité institutionnelle jusqu’aux prochaines échéances électorales, l’exécutif haïtien a choisi de passer outre. Au cœur de cette crise, une lutte de pouvoir au sommet de l’État qui redéfinit les relations entre l’île et son puissant voisin du Nord.
Les membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) ont annoncé, vendredi, leur intention de démettre de ses fonctions le Premier ministre Alix Didier Fils-Aime. Cette décision intervient alors que Washington avait explicitement mis en garde contre tout changement à la tête du gouvernement dans le contexte sécuritaire actuel.
**Une affirmation d’autorité face aux pressions externes**
Selon les informations rapportées par Al Jazeera, cinq des neuf membres du Conseil ont voté en faveur du remplacement d’Alix Didier Fils-Aime, seulement quelques mois après sa nomination. Pour l’heure, le vote n’a pas encore été publié dans le journal officiel du pays, une étape indispensable pour lui conférer une validité juridique.
Leslie Voltaire, membre du Conseil, a justifié cette démarche lors d’une conférence de presse en rappelant les prérogatives de l’organe de transition : « C’est nous qui avons nommé Didier Fils-Aime en novembre 2024. C’est nous qui avons travaillé avec lui pendant un an, et il nous appartient de prendre un nouveau décret nommant un nouveau Premier ministre, un nouveau gouvernement et une nouvelle présidence. »
Cette manœuvre politique survient dans un climat de tensions exacerbées. Le CPT, créé en 2024 pour combler le vide institutionnel après l’assassinat du président Jovenel Moïse, est lui-même en proie à des luttes intestines et doit faire face à l’échéance de son mandat, fixée au 7 février.
**La réplique cinglante de Washington**
La réaction américaine ne s’est pas fait attendre. Marco Rubio, Secrétaire d’État des États-Unis, a déclaré avoir échangé avec le Premier ministre Fils-Aime, insistant sur « l’importance de son maintien en fonction » pour lutter contre les gangs et stabiliser l’île. Il a par ailleurs souligné que le Conseil présidentiel « doit être dissous d’ici le 7 février sans que des acteurs corrompus ne cherchent à interférer dans la voie d’Haïti vers une gouvernance élue pour leurs propres gains ».
L’ambassade des États-Unis en Haïti a durci le ton via plusieurs communiqués diffusés sur les réseaux sociaux, en français et en créole haïtien. Le message adressé aux responsables politiques est sans équivoque : « Aux politiciens corrompus qui soutiennent les gangs et sèment le trouble dans le pays : les États-Unis veilleront à ce qu’ils paient le prix fort. » L’utilisation de l’expression créole « pri final » a été interprétée par de nombreux observateurs comme la menace de conséquences particulièrement sévères.
**Un contexte sécuritaire critique**
Ces frictions politiques se déroulent sur fond de violence endémique. Un rapport des Nations Unies publié plus tôt cette semaine estime à 8 100 le nombre de personnes tuées dans les violences entre janvier et novembre de l’année dernière, une augmentation significative par rapport aux 5 600 morts recensés en 2024.
Carlos Ruiz-Massieu, chef du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), a averti que le pays entrait dans une « phase critique ». « Soyons clairs : le pays n’a plus de temps à perdre dans des luttes internes prolongées », a-t-il martelé, alors que plus de 1,4 million d’Haïtiens restent déplacés à l’intérieur du pays en raison de l’insécurité.