La refonte du modèle industriel sénégalais entre dans sa phase opérationnelle avec des ambitions chiffrées et une doctrine clairement assumée. Présidant lundi la réunion du comité de pilotage sur le projet de loi de promotion de l’industrialisation, le ministre du Commerce et de l’Industrie a posé les jalons d’une stratégie de rupture. L’objectif affiché n’est pas seulement d’augmenter la production locale, mais de modifier structurellement la propriété du capital économique national.
Le constat dressé par Serigne Gueye Diop est sans équivoque : l’économie sénégalaise souffre d’un caractère extraverti jugé critique. Selon les données évoquées lors de cette rencontre et relayées par Sud Quotidien, entre 46 et 50 % de l’économie nationale est actuellement détenue par des acteurs étrangers. Pour inverser cette tendance, la future loi intègre le concept de « patriotisme économique » comme levier central. Cette orientation se traduit par une nouvelle exigence pour les investisseurs internationaux : l’obligation de nouer des partenariats avec le secteur privé national ou l’État. L’idée n’est pas de fermer la porte aux capitaux extérieurs, mais d’imposer un modèle d’association systématique pour garantir des retombées locales.
Pour soutenir cette politique, les moyens financiers ont été drastiquement revus à la hausse. Le budget du ministère est passé de 50 à 350 milliards de francs CFA, une multiplication par sept qui doit permettre le maillage industriel du territoire. Le plan dévoilé prévoit la création d’une zone industrielle dans chacun des 45 départements du pays, complétée par une trentaine de zones agro-industrielles et dix sites gérés par l’Agence d’Aménagement et de Promotion des Sites industriels (APROSI). Au total, ce sont plus de 80 pôles de production qui sont projetés pour densifier le tissu économique.
Au-delà des infrastructures, le ministre insiste sur la nécessité d’un protectionnisme assumé pour les industries naissantes. Citant l’exemple de la Turquie, qui mobilise 20 milliards de dollars pour soutenir son secteur secondaire, Serigne Gueye Diop plaide pour des subventions directes et des mesures de protection tarifaire. Cette approche vise à éviter la faillite d’unités locales, un sort qu’ont connu par le passé des fleurons comme BATA ou SOTIBA-SIMPAFRIC faute de bouclier réglementaire adéquat face à la concurrence internationale.
Cette réorganisation intervient dans un contexte de compétition accrue avec la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Le Sénégal, qui doit désormais rivaliser avec 54 autres économies du continent, mise sur cette loi pour transformer ses avantages comparatifs en parts de marché réelles, tout en s’assurant que la richesse créée profite prioritairement aux acteurs nationaux.