Depuis plusieurs semaines, l’espace universitaire sénégalais traverse une zone de turbulences marquée par des grèves persistantes, des affrontements avec les forces de l’ordre et, fait tragique, la perte d’une vie humaine. Si la question des arriérés de bourses constitue le point de friction visible, une analyse plus profonde suggère que les racines du conflit dépassent la simple comptabilité financière. Sollicité par Sud Quotidien, le Dr Pascal Oudiane, sociologue à l’Université Gaston Berger (UGB) de Saint-Louis, décrypte les mécanismes souterrains de cette crise et met en lumière une inadéquation dans le dialogue entre les autorités et les étudiants.
Pour le sociologue, l’escalade de la violence ne peut se résumer à une simple revendication pécuniaire. Elle trouve sa source dans ce qu’il qualifie de « cœur invisible des humeurs de campus ». Selon son analyse, le problème réside en partie dans la posture adoptée par la tutelle. Le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, lui-même universitaire, tend à s’adresser aux étudiants avec les codes du corps professoral. Cette verticalité, naturelle dans un amphithéâtre, devient problématique lorsqu’il s’agit de gérer des revendications sociales.
Cette dynamique relationnelle contribue, selon Dr Oudiane, à la dévalorisation du statut de l’étudiant. La relation Professeur/Étudiant, transposée au niveau de la gestion ministérielle, nécessite une vigilance accrue pour ne pas renforcer le sentiment de mépris ressenti par les pensionnaires des universités. L’enjeu est de rendre ce statut suffisamment attractif pour endiguer le phénomène de « refus d’instruction » qui guette une partie de la jeunesse. L’État est ainsi appelé à ajuster son approche pour éviter que les institutions d’enseignement supérieur ne se retrouvent paralysées.
L’expert rappelle que l’impasse actuelle était prévisible. Le point de rupture remonte notamment à la rencontre du 6 février dernier dans un hôtel dakarois, où les représentants étudiants ont quitté la table des négociations. Le malentendu était total : alors que les étudiants exigeaient le paiement immédiat des rappels de bourses, le ministère souhaitait engager des concertations sur une refonte globale du système d’attribution. Ce décalage entre l’urgence sociale ressentie par les étudiants et le temps des réformes souhaité par l’administration a cristallisé les tensions.
Sur le plan sécuritaire, le sociologue apporte une nuance importante concernant l’intervention des forces de l’ordre. Il rejoint le ministre sur un point factuel : le campus social ne bénéficie pas des franchises universitaires, contrairement aux facultés et espaces pédagogiques qui demeurent inviolables sans l’autorisation expresse du recteur. Toutefois, Dr Oudiane insiste sur la nécessité de mécanismes d’anticipation. La gestion de la crise doit être sociale avant d’être sécuritaire. Si l’intervention policière devient inévitable pour maintenir l’ordre, elle doit s’opérer avec un professionnalisme garantissant l’intégrité physique des étudiants, afin d’éviter que le maintien de l’ordre ne débouche sur des drames irréversibles.