186 000 pertes et quatre ans de conflit en Ukraine : la posture inattendue des habitants dans les métropoles russes

Près de quatre ans se sont écoulés depuis le discours télévisé actant le début de l’offensive à grande échelle en Ukraine. Ce conflit, officiellement désigné par Moscou comme une « opération militaire spéciale », dépasse désormais en durée l’implication de la Russie dans la Seconde Guerre mondiale (1941-1945). Si l’attention internationale se concentre souvent sur les infrastructures ukrainiennes pilonnées durant l’hiver, la société russe a elle aussi subi des mutations profondes depuis le 24 février 2022.

Le bilan humain constitue le premier marqueur de cette évolution. Les pertes russes au combat, vérifiées par la BBC et le média indépendant MediaZona, ont franchi la barre des 186 000 morts. Ce chiffre représente près de treize fois les pertes enregistrées par l’Armée rouge au cours de la décennie de guerre en Afghanistan dans les années 1980.

La réalité quotidienne varie radicalement selon les zones géographiques. Dans les régions occidentales frontalières de l’Ukraine, comme Koursk et Belgorod, la population vit au rythme des barrages d’artillerie et des frappes de drones. Selon le site d’information local Fonar.tv, au moins 458 civils ont été tués dans la région de Belgorod depuis le début des hostilités. Des témoignages recueillis par Al Jazeera soulignent une adaptation brutale des résidents locaux. Ben Higginbottom, un expatrié britannique installé à Koursk, précise que les habitants ont fini par s’habituer aux alertes, cessant de courir vers les abris à chaque frappe pour pouvoir continuer à vivre.

Le contraste est saisissant avec les grandes métropoles comme Moscou ou Saint-Pétersbourg, où les sanctions occidentales se traduisent davantage par des désagréments matériels que par une paralysie économique. Le pouvoir d’achat s’est maintenu malgré l’inflation. Les grandes marques occidentales disparues ont été remplacées par des alternatives sud-coréennes, comme le retour des appareils électroménagers LG, ou par des produits chinois. Pour contourner les restrictions de paiement liées aux sanctions, certains citoyens ouvrent des comptes bancaires dans des pays tiers, notamment au Kirghizistan.

Sur le plan intérieur, l’État a resserré son contrôle numérique et législatif. L’accès à Instagram, Facebook et YouTube a été restreint ou bloqué, incitant les autorités à promouvoir des alternatives locales telles que RuTube ou l’application de messagerie Max. L’utilisation des VPN s’est généralisée, particulièrement chez les jeunes. Parallèlement, des lois strictes pénalisant la diffusion de ce que le Kremlin qualifie de « fausses nouvelles » sur l’armée ont été instaurées.

Le recrutement militaire s’appuie désormais massivement sur des incitations financières attractives plutôt que sur la seule conscription. Cette stratégie, couplée au discours officiel sur la « dénazification » de l’Ukraine, maintient un soutien public à l’effort de guerre, bien que les analystes rappellent que les lois en vigueur rendent difficile l’évaluation précise de l’opinion réelle.

Face à cette situation, une grande partie de la population a opté pour l’apathie politique et le déni, préférant se concentrer sur la survie quotidienne. Cependant, cette mise à distance est impossible pour ceux directement confrontés au front. Alexander Medvedev, un chauffeur routier de 38 ans originaire de Sibérie, a été mobilisé comme mitrailleur dans le bataillon de l’Oural. Déployé dans la région de Louhansk en janvier 2023, il a constaté que les escouades d’assaut subissaient jusqu’à 70 % de pertes en une heure de combat. Remettant en cause le bien-fondé de sa mission après des échanges avec les civils ukrainiens, il a déserté en juillet 2023 et fui à l’étranger avec l’aide de l’organisation « Get Lost ».

Lors de la première année du conflit, les experts estiment qu’environ deux millions de Russes ont quitté le pays, fuyant la mobilisation ou par opposition idéologique. Certains se sont installés en Europe, à l’image d’activistes basés à Berlin. Toutefois, face aux difficultés d’intégration professionnelle et à la montée des sentiments anti-immigrés dans les pays d’accueil, une partie de ces exilés a depuis fait le choix de retourner en Russie.

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