Le climat social au Sénégal est marqué ces dernières semaines par une succession d’arrestations très médiatisées et de vifs débats sur les valeurs. Face à cette effervescence, notre rédaction s’est penchée sur une lecture analytique qui interroge les ressorts profonds de cette focalisation collective.
Dans une tribune publiée par le journal Le Quotidien, Fatou Warkha Sambe propose un diagnostic détaillé de la situation actuelle. L’auteure met en contraste l’agitation autour des mœurs avec les tragédies concrètes qui frappent le pays. Elle rappelle notamment les récentes manifestations étudiantes pour le paiement des bourses ayant conduit au décès d’un étudiant à l’Ucad, ainsi que la poursuite des drames de l’émigration clandestine et l’insécurité grandissante dans les quartiers.
Selon le texte, ces urgences structurelles sont reléguées au second plan au profit d’une traque des « déviants ». L’auteure évoque la divulgation publique de l’identité et, dans certains cas, du statut sérologique de personnes présumées homosexuelles. Pour expliquer cette dynamique, elle s’appuie sur le concept sociologique de « panique morale », théorisé en 1972 par Stanley Cohen. Ce mécanisme se déclenche lorsqu’une société en difficulté concentre sa colère sur un groupe désigné comme responsable de tous les maux, transformant ainsi l’intime en spectacle.
L’analyse souligne également la dimension politique de cette indignation. En convoquant les travaux de Michel Foucault sur la biopolitique et de l’anthropologue Cheikh Ibrahima Niang, la tribune explique que l’exposition publique des individus sert à réaffirmer des frontières symboliques et à rassurer l’opinion sur la défense de l’ordre moral.
Fatou Warkha Sambe conclut son propos en indiquant que cette économie de l’indignation, amplifiée par les médias et les réseaux sociaux sans vérification préalable, profite à des responsables politiques dont les promesses tardent à se concrétiser. Pendant que le débat public se resserre quasi exclusivement sur la morale, les chantiers liés à la pauvreté, au chômage des jeunes, à l’accès aux soins et aux violences sexistes restent en attente de politiques publiques concrètes.