Dans les systèmes fragiles, les crises de gouvernance ne sont pas perçues comme de simples erreurs administratives isolées, mais comme un indicateur de la nature et des orientations du leadership politique.
Dans le cas somalien, les débats relatifs au contrôle financier, à la répartition du pouvoir et aux relations avec les partenaires internationaux sont désormais directement liés au rôle de la présidence elle-même dans la définition des contours du système politique actuel.
La question ne se limite plus à l’extension de la corruption financière et administrative ou à la suspension d’aides internationales. Elle pose un interrogatoire plus profond : la manière dont l’État est dirigé dans la phase actuelle renforce-t-elle les institutions, ou bien reproduit-elle un modèle de concentration des décisions dans un cercle restreint autour de la présidence ?
La responsabilité du leadership dans le climat de gouvernance
Lorsque l’Auditeur général déclare que de hautes institutions judiciaires ont entravé des opérations d’audit financier, cela n’est pas interprété comme un simple différend technique, mais comme le signe d’une défaillance dans l’environnement de la reddition des comptes.
Dans tout régime présidentiel, la responsabilité politique ultime du climat de transparence incombe au sommet de l’exécutif. De même, la controverse internationale suscitée par la gestion d’un entrepôt d’aide humanitaire et la suspension d’un soutien américain à certains programmes gouvernementaux a placé la présidence au cœur du débat — non nécessairement en tant qu’organe exécutant, mais en tant qu’autorité politique suprême tenue responsable de la performance de l’État, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur.
Dans les pays largement dépendants de l’appui international, toute fissure dans la confiance avec les bailleurs de fonds devient une question de souveraineté et révèle un dysfonctionnement dans la gestion de la relation entre décision nationale et engagements internationaux.
Concentration du pouvoir et monopole de décisions
Parmi les critiques majeures formulées sur la scène politique somalienne ces deux dernières années figure l’idée que le style de leadership tend à concentrer les prérogatives au sein du bureau présidentiel, qu’il s’agisse des amendements constitutionnels, de la formation des commissions électorales ou de la gestion des relations avec les États fédérés. L’opposition estime que cette orientation a affaibli l’esprit de partenariat censé fonder le système fédéral.
Lorsque les décisions majeures s’accumulent sans large consensus, un sentiment émerge chez les acteurs politiques que l’État est administré depuis un centre unique plutôt qu’à travers des mécanismes participatifs.
Ce sentiment suffit à créer un climat politique tendu, en particulier dans un pays dont la stabilité repose sur des équilibres délicats entre régions et clans.
En Somalie, tout rapprochement avec un cercle social ou clanique déterminé est rapidement interprété comme un parti pris tribal. Des nominations et alliances politiques récentes ont suscité un débat approfondi sur la primauté des critères de compétence ou, au contraire, sur le poids des considérations politiques et des loyautés personnelles.
Dans un système fondé sur un équilibre clanique sensible, il ne suffit pas que les nominations soient légales ; elles doivent également apparaître comme telles aux yeux des différentes composantes.
La perte de cette perception approfondit les divisions sociales et nourrit le discours de l’opposition sur la monopolisation de l’influence.
Dépendance à la légitimité extérieure
Les adversaires de la présidence soulignent également que le centre de gravité politique semble s’orienter davantage vers l’extérieur que vers l’intérieur, que ce soit par l’intensification de la présence internationale ou par une dépendance accrue au soutien financier et politique externe.
En soi, l’engagement international n’est pas problématique — il constitue même une nécessité dans le cas somalien. La difficulté apparaît lorsque cet engagement est perçu comme un substitut à la construction d’un véritable consensus interne, notamment s’il s’accompagne d’alignements dans des clivages internationaux ou régionaux.
Beaucoup estiment que l’actuel président somalien entraîne son pays dans des logiques d’alliances qui pourraient nuire à la Somalie, à son avenir et à ses relations. Un État dont la légitimité repose de plus en plus sur l’appui des donateurs, alors même que le fossé de confiance s’élargit avec ses États fédérés et ses forces politiques, se retrouve dans une position fragile : solide à l’extérieur, contesté à l’intérieur.
La désagrégation de la confiance, conséquence la plus grave
Le plus préoccupant dans la situation actuelle ne réside pas tant dans les accusations elles-mêmes que dans l’érosion de la confiance entre les composantes de l’État. Lorsque des forces politiques accusent la présidence de dépasser les limites constitutionnelles, lorsque des États fédérés mettent en doute les intentions du centre, et lorsque la gestion de ressources humanitaires fait l’objet d’un débat international, c’est l’image globale de l’État qui se trouve affectée.
Dans un tel contexte, la responsabilité du président dépasse la gestion des dossiers quotidiens pour devenir une responsabilité historique : soit reconstruire la confiance par des réformes transparentes et un consensus politique global, soit poursuivre une trajectoire qui accentue la polarisation, approfondit les soupçons et menace d’une division susceptible de raviver la guerre civile.
Dans des États fragiles comme la Somalie, le leadership ne se mesure pas seulement à la capacité de prendre des décisions, mais à celle de créer un sentiment général de partenariat et de justice.
Si la Somalie se trouve aujourd’hui à un carrefour politique et constitutionnel, alors, dans un pays qui panse encore les plaies de décennies de divisions, la ligne de démarcation entre leadership fort et leadership solitaire demeure ténue — mais lourde de conséquences pour l’avenir de l’État.