Le paysage médiatique américain traverse une zone de turbulences juridiques. Alors que les relations entre l’administration et les grands diffuseurs se tendent, la Commission fédérale des communications (FCC) vient de franchir un nouveau cap. Son président, Brendan Carr, a confirmé l’ouverture d’une procédure visant l’un des programmes les plus regardés du pays, remettant en cause une exception juridique qui prévalait depuis deux décennies.
Selon les informations rapportées par Al Jazeera, l’agence de régulation examine si l’émission *The View*, diffusée sur ABC, a enfreint la règle du « temps de parole équitable » (equal time rule). Cette investigation fait suite à l’apparition récente d’un responsable politique sur le plateau. Au cœur du dossier se trouve une réinterprétation récente des textes réglementaires, mise en œuvre sous l’impulsion de l’administration de Donald Trump.
**Une requalification juridique décisive**
Le litige repose sur la section 315 de la loi sur les communications de 1934. Ce texte impose aux diffuseurs qui accordent du temps d’antenne à un candidat d’offrir des opportunités équivalentes à ses rivaux. Toutefois, la loi prévoit des exceptions pour les « journaux télévisés » et les « interviews d’actualité » (bona fide news interviews).
Pendant près de vingt ans, les talk-shows de journée et les émissions satiriques de fin de soirée bénéficiaient de cette exemption, étant considérés comme des programmes d’information légitimes. Cette époque semble révolue. En janvier, la FCC a publié une nouvelle directive (PDF) restreignant considérablement cette définition. Dans une note citée par nos confrères, l’agence qualifie désormais ces émissions de « programmes de divertissement » souvent « motivés par des objectifs partisans », les excluant de facto de l’exception.
**Le précédent Stephen Colbert**
Cette offensive réglementaire ne se limite pas à ABC. La confirmation de cette enquête intervient alors que Brendan Carr tente de désamorcer une polémique similaire impliquant Stephen Colbert et son émission *The Late Show* sur CBS. L’animateur avait affirmé lundi que les avocats de la chaîne lui avaient interdit de diffuser une interview prévue avec James Talarico, un élu démocrate du Texas candidat au Sénat, par crainte de sanctions.
« Il n’y a eu aucune censure ici », a martelé Brendan Carr face aux journalistes mercredi. Pour le président de la FCC, la logique est purement réglementaire : si Colbert invite Talarico, il doit inviter ses opposants ou restreindre la diffusion au Texas. CBS, dans un communiqué lu par l’animateur, a confirmé avoir fourni des conseils juridiques indiquant que l’interview pourrait déclencher la règle du temps de parole équitable.
Stephen Colbert a vivement réagi à l’antenne : « L’administration de Donald Trump veut réduire au silence quiconque dit du mal de Trump à la télévision ». L’animateur a finalement diffusé l’entretien sur YouTube, où il a cumulé plus de 6 millions de vues.
**Des conséquences financières inattendues**
L’application stricte de cette nouvelle doctrine par la FCC, qui vise à « garantir qu’aucun candidat qualifié ne reçoive injustement moins d’accès aux ondes publiques », a provoqué un effet secondaire notable. James Talarico, le candidat au centre de l’imbroglio avec Colbert, a dénoncé une censure de ses interviews par la FCC, mais a su tirer profit de la médiatisation de l’affaire.
Sur les réseaux sociaux, le démocrate a annoncé avoir levé 2,5 millions de dollars en 24 heures suite à l’annulation de sa diffusion télévisée. Une somme considérable qui illustre comment ce bras de fer réglementaire, loin d’étouffer les voix discordantes, pourrait paradoxalement amplifier leur résonance numérique.