La chute d’el-Fasher, capitale du Darfour du Nord, marque un tournant dramatique dans le conflit qui déchire le Soudan depuis avril 2023. Alors que les Forces de soutien rapide (FSR) ont pris le contrôle de ce dernier bastion de l’armée dans la région, les témoignages qui émergent décrivent une situation humanitaire catastrophique, corroborée par des analyses satellitaires indépendantes.
Le siège, qui a duré dix-huit mois, s’est achevé par un assaut d’une violence inouïe fin octobre. Mohamed Ibrahim, un médecin de 28 ans présent sur place, a livré un récit détaillé de ces heures sombres à l’agence Associated Press, relayé par notre confrère Al Jazeera. Selon ses mots, l’offensive s’apparentait au « jour du jugement dernier », avec des civils fauchés par les balles ou écrasés par des véhicules militaires alors qu’ils tentaient de fuir.
Dans la confusion des combats, le personnel médical n’a pas été épargné. Capturé par les combattants des FSR, Mohamed Ibrahim a dû dissimuler sa profession, sachant que les médecins sont souvent spécifiquement ciblés ou exploités. Sa libération n’a tenu qu’à une négociation financière serrée menée par sa famille. Alors que les paramilitaires exigeaient initialement 20 000 dollars, ses proches sont parvenus à réunir et verser 8 000 dollars pour garantir sa survie et lui permettre de rejoindre la ville de Tawila, située à environ 70 kilomètres.
Ce témoignage individuel s’inscrit dans un contexte de violences systématiques documentées par des experts internationaux. Le Laboratoire de recherche humanitaire de l’Université de Yale a identifié, grâce à l’imagerie satellitaire, au moins 150 amas d’objets correspondant à des restes humains entre le 26 octobre et le 1er novembre. Les chercheurs ont également observé des tentatives organisées pour détruire ces preuves, notamment par l’incinération et l’enfouissement des corps, en présence de véhicules des FSR.
Les conséquences démographiques de cette offensive sont lourdes. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a recensé plus de 26 000 déplacés en seulement deux jours après la prise de la ville. Nazhat Shameem Khan, procureure adjointe de la Cour pénale internationale (CPI), a dénoncé devant le Conseil de sécurité de l’ONU une « criminalité de masse organisée », qualifiant les actes commis à el-Fasher de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Cette culture de l’impunité, régulièrement pointée du doigt par les instances internationales, continue d’alimenter ce que l’ONU décrit comme la plus grande crise de déplacement et de faim au monde.