Une mère, un fils, un rêve interrompu (Par Sidy Diop)

Je ne cesse de penser à cet enfant. Abdoulaye Ba. Son nom me revient comme une plainte basse que rien ne couvre. Il est mort lundi dernier à l’Université Cheikh Anta Diop. Mort là où l’on envoie ses enfants pour apprendre, grandir, devenir plus grands que soi. Mort dans ce lieu que l’on nomme temple du savoir, comme si le savoir devait protéger de la brutalité du monde.

Abdoulaye était une promesse. Une de ces promesses que le Sénégal cultive dans le silence des maisons modestes, à la lumière d’une ampoule hésitante, entre deux coupures d’électricité. Il était brillant. Son parcours académique en témoigne. Des résultats solides, une trajectoire sans faux pas, une discipline forgée dans l’effort. On devine les nuits écourtées, les cahiers annotés, la confiance patiente d’une mère qui se dit que son fils ira loin. Très loin.

Et puis la vie a refermé sa main.

Je pense à cette maman. À ses espoirs déposés comme des offrandes dans le cartable de son enfant. À chaque départ vers le campus, à chaque appel pour demander si tout va bien. Elle n’avait sans doute que cela, ce fils studieux, comme horizon et comme fierté. Aujourd’hui, elle a le silence. Un silence que rien ne peut consoler.

Comment étouffer notre colère quand nos enfants, envoyés pour étudier, sont brutalisés, affamés, parfois tués ? Comment accepter que l’université, espace de débat et de lumière, devienne un territoire de peur ? Les étudiants ne réclament pas des privilèges. Ils demandent des bourses pour vivre, pour manger, pour poursuivre leurs recherches. Ils demandent le minimum pour que le talent qui sommeille en eux ne s’éteigne pas faute de moyens.

Entre 2021 et 2024, le Sénégal a connu des jours sombres. Des morts, des blessés, des détenus. Des familles brisées. Le pays s’est regardé dans le miroir de sa douleur et a dit stop. Il a voulu tourner la page, croire qu’un autre chemin était possible. Nous pensions que ces bavures appartenaient au passé. Que la jeunesse ne serait plus la variable d’ajustement des crispations politiques.

Et pourtant.

La mort d’Abdoulaye Ba ravive une plaie que l’on croyait en voie de cicatrisation. Elle rappelle que la démocratie ne se mesure pas seulement aux urnes, mais à la manière dont une nation protège ses enfants. Chaque étudiant tombé est une promesse qui brûle. Chaque rêve brisé est une part de l’avenir qui s’effondre.

Abdoulaye ne sera pas ingénieur, médecin ou chercheur. Il ne portera pas plus loin le nom de sa mère. Il ne rendra pas au pays ce qu’il avait investi en lui. Une pépite perdue pour le Sénégal. Un chagrin immense pour une famille. Une question lancinante pour nous tous.

Que vaut une nation si elle ne sait pas préserver sa jeunesse ? Que vaut le pouvoir s’il ne protège pas les plus vulnérables ? Les enfants qui se battent pour une bourse, pour un repas, pour une chambre décente, ne méritent ni la matraque ni la mort. Ils méritent l’attention, l’écoute, la justice.

Il ne s’agit pas seulement de pleurer Abdoulaye. Il s’agit d’empêcher que d’autres mères apprennent, un matin, que leur espoir est tombé sur un campus universitaire. Il s’agit de rendre à l’université sa vocation première, celle d’un lieu où l’on élève les esprits, pas où on les enterre.

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