Ukraine : L’élément historique comparatif qui a fini par briser le tabou du soutien à la Palestine

Au lendemain des attaques d’octobre 2023, la position de Kiev semblait figée dans le marbre : un alignement total sur Israël, symbolisé par des drapeaux israéliens illuminant les panneaux d’affichage de la capitale et des déclarations de soutien inconditionnel du couple présidentiel. Pourtant, deux ans plus tard, la dynamique s’est inversée. Loin des projecteurs, une prise de conscience interne, alimentée par des similitudes troublantes avec leur propre histoire nationale, a conduit les Ukrainiens à reconsidérer leur lecture du conflit au Moyen-Orient.

**Du soutien affiché à la comparaison historique**

Si le président Volodymyr Zelenskyy et la Première dame Olena Zelenska avaient initialement exprimé une « douleur partagée » avec le peuple israélien, la poursuite des bombardements sur Gaza a réveillé des spectres douloureux de l’histoire ukrainienne. Selon des chercheurs locaux interrogés par Al Jazeera, le point de bascule s’est opéré lorsque les images de famine à Gaza ont commencé à circuler.

Yuliia Kishchuk, chercheuse ukrainienne, explique que la privation organisée de nourriture a établi, pour de nombreux citoyens, un parallèle direct avec l’Holodomor, la famine soviétique orchestrée par le régime de Staline, reconnue par Kiev comme un génocide. Cette résonance historique a fissuré le narratif de la simple « autodéfense » israélienne.

**La guerre des infrastructures comme miroir**

Au-delà de l’histoire, c’est le quotidien de la guerre qui a rapproché les deux peuples. Alors que la Russie cible systématiquement le réseau énergétique ukrainien, plongeant des millions de personnes dans le froid et l’obscurité, les Ukrainiens identifient désormais leur sort à celui des Gazaouis, dont les infrastructures vitales ont été détruites. Aaisha Aroggi, étudiante originaire de Gaza réfugiée à Kiev après dix déplacements forcés, résume ce sentiment partagé : « La guerre a le même visage partout ».

Cette empathie nouvelle se traduit par une libération de la parole. Des manifestations de soutien à la Palestine ont émergé à Kiev, et des personnalités médiatiques couvrent désormais le sort des Palestiniens, brisant un tabou longtemps maintenu.

**Un virage diplomatique acté**

Ce changement de perception sociétale a fini par infuser la diplomatie ukrainienne. Le changement de ton est devenu officiel lors du Dialogue de Shangri-La à Singapour, où Volodymyr Zelenskyy a publiquement reconnu « deux États, Israël et la Palestine », s’engageant à œuvrer pour la fin du conflit.

Des actes concrets ont suivi cette réorientation rhétorique. En juillet 2024, dans le cadre de l’initiative « Grain from Ukraine », Kiev a expédié 1 000 tonnes de farine de blé vers les territoires palestiniens. Plus récemment, le ministère ukrainien des Affaires étrangères a vivement critiqué l’attaque israélienne de septembre 2025 contre le Qatar, la qualifiant de violation flagrante du droit international.

**Le désenchantement vis-à-vis de l’allié américain**

Cette évolution s’inscrit également dans une remise en question du rôle des États-Unis. L’approche de l’administration Trump et la signature d’accords sur les minéraux rares ont laissé un goût amer à Kiev. De nombreux Ukrainiens perçoivent désormais Washington moins comme un allié indéfectible que comme une puissance impériale traitant l’Ukraine comme une simple « base de ressources », une logique qui, selon Yuliia Kishchuk, connecte l’expérience ukrainienne à celle de la Palestine et du Sud global.

Hashem, professionnel de santé d’origine gazaouie et citoyen ukrainien, note que si le « deux poids, deux mesures » persiste en matière de visas et de liberté de mouvement, les mentalités évoluent. Pour lui, la réduction du soutien occidental à l’Ukraine aide paradoxalement certains à comprendre que « la solidarité fondée sur des principes, et non sur la politique, est la seule qui dure vraiment ».

Votre avis sera publié et visible par des milliers de lecteurs. Veuillez l’exprimer dans un langage respectueux.

Laisser un commentaire