Derrière la communication modernisatrice de Sharp Vision, présentée comme un partenaire « neutre » de la régulation des jeux en Afrique, se cache une intervention beaucoup plus intrusive qu’il n’y paraît. L’entreprise française n’accompagne pas seulement les États : elle s’insère au cœur d’un marché stratégique, capte une donnée sensible et influence la gouvernance fiscale et technologique de pays africains. Le cas Sharp Vision illustre une nouvelle forme d’ingérence, où la souveraineté ne se perd plus sur le terrain militaire ou monétaire, mais dans les logiciels, les licences et les données personnelles.
Une communication technologique qui sert de paravent
Sharp Vision multiplie les tribunes, panels internationaux, interviews positives et récompenses pour se présenter comme un acteur d’innovation. Ce récit insiste sur la rationalisation, la conformité et la modernisation fiscale. Il masque l’essentiel : l’entreprise ne vend pas une prestation, elle encadre un marché. La communication corporative sert ici de paravent pour évacuer les enjeux politiques, économiques et souverains.
Dans plusieurs pays africains, la régulation des jeux n’est pas un accessoire administratif. C’est un instrument de contrôle, de collecte fiscale et de capture de flux financiers. Confier cet instrument à un prestataire privé étranger constitue une décision hautement politique, que la communication tente de rendre invisible.
Quand le récit médiatique évite le politique
Dans les médias, cette mise en scène est souvent relayée sans questionnement sérieux. Par exemple, un article publié par Afriqash en décembre 2025 décrit Sharp Vision comme « un partenaire technologique modernisant l’écosystème des jeux en Afrique de l’Ouest » et comme un acteur permettant « d’intégrer les flux des opérateurs pour optimiser la collecte fiscale ». Ce type de formulation met en avant l’efficacité technologique, mais évacue entièrement la dimension politique de la régulation. Intégrer les flux n’est pas un acte neutre : cela implique la centralisation des transactions, la collecte de données sensibles et la redéfinition d’un rapport de force entre prestataire étranger et administration publique.
On retrouve une logique similaire dans l’article publié par iGaming Afrika, qui présente Sharp Vision comme un pionnier du « responsible gambling » et de la « data for good ». Le texte valorise l’usage de l’IA et la protection des joueurs, affirmant que « l’intelligence artificielle permet d’anticiper les comportements à risque ». Mais anticiper les comportements suppose la collecte et l’analyse de données comportementales dont la finalité, la localisation et le contrôle ne sont jamais explicités. L’innovation est décrite, mais la souveraineté n’apparaît jamais.
Des outils techniques présentés comme modernisateurs
L’article publié par iGaming Afrika présente Sharp Vision comme un pionnier du « responsible gambling » et de la « data for good », expliquant que « l’intelligence artificielle permet d’anticiper les comportements à risque ». Le texte laisse entendre qu’une entreprise technologique peut, par elle-même, définir ce qui est un usage acceptable du jeu en ligne en Afrique, et que cette intervention serait intrinsèquement bénéfique et moderne.
Or, analyser et corriger les comportements suppose bien plus qu’un traitement technique. C’est un acte de pouvoir. « Anticiper les comportements à risque » signifie collecter des données individuelles, classifier des profils, imposer des seuils de normalité et appliquer des normes implicites, le tout sans cadre juridique africain, sans débat public et sans autorité de supervision indépendante.
Le « responsible gambling » n’est pas neutre. Il introduit une dissymétrie profonde : un acteur privé étranger devient, sans processus démocratique, le gardien moral d’un marché africain stratégique. La moralisation des conduites est présentée comme de l’innovation, alors qu’elle relève d’une normalisation comportementale importée.
Le recours à des partenaires locaux comme interface
Au Sénégal, comme rapporté dans l’article Afriqash, Sharp Vision s’appuie sur Afitech, acteur local positionné depuis plusieurs années sur les solutions technologiques liées aux jeux et aux paiements. Afitech est régulièrement présentée comme un « partenaire technique ».
Le passif d’Afitech dans le secteur des jeux et ses interactions antérieures avec la LONASE ont contribué à installer l’entreprise comme intermédiaire local capable de fluidifier l’implantation d’acteurs étrangers. Mais si Afitech permet de donner une dimension sénégalaise au dispositif, elle n’est ni une autorité régulatrice, ni un organe de contrôle, ni le détenteur des infrastructures critiques. Elle opère à l’interface, pas au centre. Pire encore, Afitech enchaine les déboires juridiques et les contentieux commerciaux qui questionnent sur l’éthique de son partenariat avec l’entreprise française Sharp Vision.
La nature exacte du partenariat entre Afitech et Sharp Vision n’a pas été clarifiée publiquement : ni les modalités contractuelles claires, ni la gouvernance des données, ni les responsabilités respectives en cas de contentieux ou d’arbitrage avec les opérateurs. Sollicitée sur ces points par Afriqash, Afitech n’a pas donné suite. Là encore, le flou n’est pas anodin : il montre que l’argument du partenariat « local » permet de légitimer une présence étrangère, sans garantir que le pouvoir régulatoire soit effectivement localisé.
Le récit modernisateur masque les zones d’ombre
La communication de Sharp Vision passe soigneusement sous silence : les modalités d’attribution des contrats, la présence ou l’absence d’appels d’offres, les obligations de transparence, les lieux de stockage des données, la dépendance technique des États, les relations croisées avec Honoré Gaming, les flux financiers sortants.
Le cas Sharp Vision montre que la bataille de souveraineté africaine s’est déplacée vers des terrains moins visibles : la donnée, le logiciel, la fiscalité et la régulation. Les pays africains ne peuvent pas ignorer ces lignes de fracture s’ils entendent conserver leur autonomie stratégique.