A cause de la pandémie de Covid-19, il y a moins de dépistages du cancer, moins de diagnostics, moins d’argent pour suivre son traitement, plus de consommation d’alcool et de tabac dans certains pays… Autant de signaux qui poussent spécialistes et cancéreux à tirer la sonnette d’alarme.
Une des premières causes de mortalité dans le monde, le cancer fait partie des nombreuses victimes collatérales du coronavirus. A cause de la pandémie, il y a moins de dépistages, moins de diagnostics, moins de traitement… Ce qui risque, si l’on en croit le cancérologue Dr Abdoul Aziz Kassé, de générer des conséquences fâcheuses à l’avenir. Il déclare : « D’abord, il faut savoir que le cancer n’est pas une maladie qui, spontanément, va régresser ou reculer. Ce qu’il faut retenir, c’est que toute situation qui a un impact sur la prévention, le dépistage, le diagnostic, le traitement des malades ainsi que leur suivi va générer un problème dans le futur. »
Et les études ne manquent pas au spécialiste pour argumenter son propos. D’abord, aux Etats-Unis, au Massachussetts Hospital, ils se sont rendu compte que le nombre de malades dépistés a été divisé par 6, à cause de la pandémie. De plus, cette étude a montré que dans certaines zones, les gens ne travaillant plus, passaient plus de temps à fumer et à boire de l’alcool chez eux. Parmi ces gens, il y en a qui avaient arrêté et qui se sont remis à boire et à fumer ; d’autres qui ont sombré dans l’alcool et le tabagisme, à cause de la perte de leurs occupations.
« Or, souligne le spécialiste, il est évident que l’exposition à tous ces cancérigènes va se ressentir dans 15 ou 20 ans. Donc, aussi bien sur le dépistage que sur la prévention, la pandémie aura des effets néfastes. Mais ces effets peuvent ne pas être visibles dans l’immédiat ».
En ce qui concerne le diagnostic, le mal a surtout été ressenti lors de la première vague, d’après les explications du médecin. Beaucoup de patients qui étaient dans les régions, rapporte-t-il, avaient du mal à venir à Dakar pour se faire consulter. « Et ce sont des gens que l’on soupçonnait d’avoir le cancer, mais qui ne pouvaient venir pendant des mois. Pour ceux d’entre eux qui parvenaient à rallier Dakar, ils avaient du mal à se faire diagnostiquer, parce que les hôpitaux travaillaient au ralenti. Seules les activités Covid marchaient, à l’époque. Donc, les activités de diagnostic et de traitement avaient baissé. Ce qui n’a pas facilité les choses pour les cancéreux ».
S’y ajoute, avec la situation de pandémie, les cancéreux eux-mêmes ont parfois peur d’aller à l’hôpital, de peur d’y être infectés par le virus. Pour d’autres, c’est surtout parce qu’ils ont perdu l’essentiel de leurs ressources ; ou bien ceux qui les assistaient dans la prise en charge ont perdu leurs revenus. A en croire le Dr Kassé, certains ont dû arrêter leur traitement à cause de cette situation. C’est une situation très complexe qui mérite d’être prise en charge de façon spécifique.
Avec la deuxième vague et ses mesures restrictives, la situation reste encore sous contrôle. Mais une peur bleue habite toujours le Dr Kassé et Cie. ‘’Jusque-là, c’est un moindre mal. Il y a juste ces malades qui préféraient venir la nuit, mais qui ne le peuvent plus. Parce que le personnel doit rentrer avant le couvre-feu. Notre plus grande inquiétude, c’est une nouvelle fermeture des frontières. Ce serait la catastrophe. Il en est de même de la fermeture du transport entre régions’’.
Le cancérologue en veut pour preuve les effets néfastes de la première vague sur leur activité. ‘’Nous avons perdu 82 % des patients qui nous venaient de l’étranger et qui constituaient 80 % de notre clientèle. Ce qui correspond à des pertes immenses. Aujourd’hui, on a la trouille, parce qu’on craint d’autres fermetures. Nos recettes avaient donc drastiquement baissé, alors que les charges sont restées presque les mêmes’’.
‘’Plus un cancer est détecté tôt, plus il est guéri efficacement »
Dans la matinale d’Europe 1 d’hier, le généticien Axel Kahn, Président de la Ligue française contre le cancer, expliquait comment ces retards de dépistage et de prévention pourraient avoir un impact sur les morts dues au cancer.
Selon lui, il y a eu un recul de 23 % des diagnostics de cancer en 2020, ce qui veut dire que pratiquement 100 000 cancers n’ont pas été diagnostiqués.
Pour le spécialiste, c’est ‘’un fardeau insupportable » pour les personnes concernées. « Les conséquences en termes de vies perdues sont considérables », prévient-il. Et d’ajouter tout de go : « Il y a des milliers de malades atteints de cancer qui mourront dans les cinq ans de leur cancer parce que, en effet, leur maladie n’a pas été détectée et traitée de manière optimale durant cette période. » En fait, souligne le spécialiste, ‘’plus un cancer est détecté tôt, plus il est guéri efficacement ».
Ainsi, comme le soulignait le docteur Abdoul Aziz Kassé, lutter contre le cancer, c’est d’abord et avant tout renforcer le dépistage pour une prise en charge précoce de la maladie, renforcer la prévention, en luttant notamment contre certaines pratiques comme le tabac et la consommation d’alcool.