Un an après son retour à la Maison Blanche, le président américain fait face à une réalité économique complexe. Alors que sa politique de « tarifs réciproques » visait à réduire drastiquement le déficit commercial, les données préliminaires révèlent un déplacement inattendu des flux d’importation vers une autre zone stratégique de l’Asie.
Lors de sa prise de fonction il y a douze mois, Donald Trump avait érigé la réduction du déficit commercial en priorité absolue. Ce déséquilibre, qui atteignait environ 918,4 milliards de dollars en 2024 (soit 3,1 % du PIB), devait être résorbé par une politique protectionniste agressive. En invoquant la loi sur les pouvoirs économiques d’urgence internationale (IEEPA), l’administration américaine a lancé, dès le 2 avril dernier, une vague de « tarifs réciproques » destinés à corriger les pratiques jugées déloyales, principalement celles de la Chine.
Si l’objectif global semble partiellement atteint avec une baisse du déficit mondial des États-Unis en 2025, la structure des échanges révèle une dynamique que la Maison Blanche n’avait pas nécessairement anticipée.
L’effet « ballon de baudruche » en Asie du Sud-Est
Selon les informations rapportées par notre source Al Jazeera, la dépendance américaine vis-à-vis des centres manufacturiers asiatiques ne s’est pas résorbée, elle s’est simplement déplacée. Deborah Elms, responsable de la politique commerciale à la Fondation Hinrich, utilise une image parlante pour décrire ce phénomène : « Si vous pressez un ballon dans une direction et que les gens veulent toujours le produit, ils l’obtiendront d’un endroit différent. »
Les chiffres du bureau de recensement américain confirment cette analyse. Alors que les importations en provenance de Chine ont chuté de manière spectaculaire — passant de 438,7 milliards de dollars en 2024 à 266,3 milliards en 2025 sous le coup de droits de douane moyens de 47,5 % — d’autres pays ont vu leurs exportations vers les États-Unis exploser.
Le Vietnam apparaît comme le principal bénéficiaire de ce redéploiement. Le déficit commercial américain avec Hanoï a bondi de plus de 20 milliards de dollars, atteignant 145,7 milliards en 2025, malgré l’imposition d’un tarif de 20 %. Une tendance similaire s’observe avec la Thaïlande (+23 %), l’Indonésie (+11 %) et les Philippines, dont l’excédent commercial avec les États-Unis a grimpé de 38 %.
Le dilemme taïwanais et le boom de l’IA
Au-delà de l’Asie du Sud-Est, c’est la situation avec Taïwan qui illustre le mieux les contradictions de la politique économique actuelle. Le déficit américain avec l’île a gonflé de plus de 50 %, passant de 73,7 milliards de dollars en 2024 à 111,8 milliards en 2025.
Cette hausse s’explique par une exemption stratégique concernant les semi-conducteurs et les pièces dérivées, essentiels à l’essor de l’intelligence artificielle. Kristy Tsun-Tzu Hsu, directrice du Centre d’études ASEAN de Taïwan, souligne que cette demande a pris de court les observateurs : « C’est très différent de ce que tout le monde attendait… il y a une très forte demande pour les semi-conducteurs. »
Cette situation place Donald Trump face à un arbitrage délicat entre deux objectifs concurrents : réduire le déficit commercial ou soutenir l’euphorie boursière liée à l’IA. Pour les experts interrogés par Al Jazeera, la préférence du président pour la bonne santé de Wall Street l’emporte pour l’instant sur la rigueur commerciale stricte vis-à-vis de Taïwan.
Une reconfiguration durable des chaînes d’approvisionnement
Ce glissement géographique correspond à la stratégie dite « Chine Plus Un ». Zichun Huang, économiste chez Capital Economics, précise que si le transbordement (réacheminement de produits chinois via des pays tiers) joue un rôle, il n’est pas le seul facteur. Une reconfiguration fondamentale est en cours : les pays de l’ASEAN importent davantage de machines et de biens intermédiaires de Chine pour produire les exportations destinées aux États-Unis.
L’avenir de ces tarifs reste suspendu à une décision de la Cour suprême des États-Unis. Toutefois, même en cas d’invalidation juridique, le détricotage de ces mesures pourrait prendre des mois, voire des années, laissant l’économie mondiale s’adapter à cette nouvelle géographie des échanges.