L’Assemblée nationale française a adopté à l’unanimité, le 28 janvier 2026, une proposition de loi reconnaissant le préjudice subi par les mineurs réunionnais transférés de force en métropole. Si ce texte marque une étape institutionnelle majeure, la parole des victimes met en lumière une réalité plus complexe que la simple réparation administrative. Dans un entretien accordé à l’agence Anadolu, Marie-Germaine Périgogne, figure centrale de ce combat, détaille les mécanismes d’un système qu’elle qualifie de « mensonge d’État » et pose les conditions d’une véritable reconstruction.
**Une politique de « désengorgement » démographique**
Entre 1962 et 1984, sous l’impulsion de Michel Debré, 2 015 enfants ont été déplacés de l’île de La Réunion vers 83 départements de l’Hexagone, principalement la Creuse. Selon Marie-Germaine Périgogne, présidente de la Fédération des enfants déracinés des DROM, ce chiffre officiel serait en réalité sous-estimé. La motivation politique de l’époque ne visait pas, selon elle, un effacement culturel, mais répondait à une logique démographique cynique : transférer le « trop-plein » de l’île vers les zones rurales françaises menacées de désertification.
Ce transfert s’est opéré sur la base de promesses non tenues faites à des parents souvent illettrés. On leur garantissait un avenir meilleur et des retours annuels pour leurs enfants. « En réalité, c’était un aller simple », précise la militante à Anadolu.
**Le traumatisme du tri et de l’effacement**
Arrachée à sa terre natale à l’âge de trois ans avec ses cinq frères et sœurs, Marie-Germaine Périgogne décrit une arrivée brutale à Guéret, marquée par un tri immédiat séparant les petits des grands. Placée dans une famille d’accueil rémunérée, elle rapporte quatre années de maltraitance avant une adoption ultérieure.
Le traumatisme s’est doublé d’une perte d’identité administrative. Ce n’est qu’à l’adolescence, par le biais d’un document officiel, qu’elle a découvert son véritable nom et son lieu de naissance à Bois-de-Nèvre-Saint-Paul. Elle évoque un « tsunami d’émotions » face à cette révélation, aggravé par un racisme virulent subi au quotidien dans son environnement social, où elle était renvoyée à sa couleur de peau malgré son adoption.
**Au-delà de l’indemnisation : l’impératif mémoriel**
La nouvelle loi prévoit des mesures concrètes : une allocation, une commission dédiée, une journée d’hommage fixée au 18 février et l’inscription de cette histoire dans les programmes scolaires. Toutefois, pour la présidente de la fédération, l’essentiel se joue ailleurs. Elle insiste sur la nécessité de réparations mémorielles tangibles, réclamant la création d’un lieu de mémoire physique dans la Creuse.
« Il n’y a pas que les réparations financières », souligne-t-elle, rappelant que les conséquences de ces déplacements sont transgénérationnelles. Le bilan humain reste lourd, marqué par des suicides et des questions sans réponses sur le sort des parents biologiques décédés.
Sollicités par Anadolu sur l’extension possible de ces mesures à d’autres territoires comme les Antilles ou la Guyane, également touchés par des politiques d’éloignement, les ministères français des Outre-mer et de la Justice n’ont pas souhaité s’exprimer.