Face à une organisation jugée éloignée des peuples, le précédent historique invoqué par Pierre Sané pour légitimer l’hypothèse d’une dissolution

Alors que le Sénégal s’apprête à assumer la présidence de la Commission de la CEDEAO, l’avenir de l’institution sous-régionale suscite des interrogations existentielles au sein de la communauté intellectuelle. Réunis ce mardi 3 février au Centre de Recherche Ouest Africain (WARC) à l’initiative du Pencum Warc, plusieurs experts ont examiné les perspectives d’une organisation traversée par de profondes tensions politiques. Loin des discours diplomatiques habituels, les panélistes ont posé un diagnostic sévère, n’hésitant pas à envisager les scénarios les plus radicaux pour l’avenir de la communauté.

Le débat, articulé autour du thème « CEDEAO : de réformes à refondation, voire dissolution », a permis de confronter les visions de chercheurs et d’acteurs de la société civile. Selon le compte-rendu de nos confrères de Sud Quotidien, la question centrale n’est plus seulement celle de l’amélioration des structures existantes, mais celle de la survie même de l’organisation dans sa forme actuelle.

Dr Pierre Sané, ancien sous-directeur général de l’UNESCO et chercheur en sciences politiques, a ouvert la réflexion par une interrogation directe : une institution qui ne remplit plus sa mission a-t-elle encore lieu d’être ? Pour étayer son propos, il s’est appuyé sur des précédents historiques marquants, citant la dissolution de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) ou celle de la Société des Nations (SDN). Ces exemples servent à démontrer que la disparition d’une structure internationale inefficace n’est pas un tabou, mais une possibilité historique réelle.

L’analyse de Dr Sané pointe du doigt le péché originel du traité de Lagos de 1975. Selon lui, le modèle d’intégration choisi repose sur un paradigme libéral axé sur les marchés, ignorant l’absence d’une véritable base productive et industrielle dans la zone. Cette approche, appliquée à des économies extractives similaires, limite mécaniquement les échanges réels entre les États membres. Il dénonce par ailleurs une organisation perçue comme un « syndicat de chefs d’État », dépendante des financements extérieurs et prisonnière de contradictions entre la souveraineté nationale et les injonctions démocratiques, particulièrement visibles lors des crises au Sahel.

Cette déconnexion avec les populations est également au cœur de l’analyse du Dr Mamadou Diallo. S’appuyant sur son expérience à l’Université de l’intégration latino-américaine et sur sa thèse de doctorat, il relève le faible impact concret de la CEDEAO sur le quotidien des citoyens. Les entraves persistantes à la libre circulation aux frontières illustrent, selon lui, l’échec de l’intégration par le haut. Pour le politologue, la solution réside dans un changement de paradigme : une construction par la base, favorisant la cohabitation des jeunesses africaines via l’éducation et la formation, seule voie pour faire émerger une conscience régionale authentique.

Face à ces constats, Dr Alioune Tine, fondateur d’Afrikajom Center, a résumé l’urgence de la situation par une formule lapidaire : « Changer ou périr ». Pour le sémiologue, si l’organisation ne s’adapte pas aux bouleversements géopolitiques et technologiques actuels, sa dissolution pourrait survenir de manière quasi mécanique. Il souligne l’incapacité actuelle de l’institution à répondre efficacement à la guerre informationnelle et à la montée des influences étrangères au Sahel. Ses préconisations pour une refondation incluent un renforcement de l’autonomie de la Commission et, surtout, l’élection des parlementaires communautaires, condition indispensable pour passer d’une CEDEAO des États à une CEDEAO des peuples.

Votre avis sera publié et visible par des milliers de lecteurs. Veuillez l’exprimer dans un langage respectueux.

Laisser un commentaire