Le bras de fer se durcit entre Madrid et les géants de la Silicon Valley. Alors que le débat sur la régulation numérique s’intensifie en Europe, le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez a profité du Sommet mondial des gouvernements à Dubaï pour exposer une stratégie offensive. Au cœur de ce dispositif, la protection des mineurs sert de levier à une refonte plus large de la responsabilité des plateformes, provoquant une réaction immédiate et virulente des propriétaires de X (ex-Twitter) et Telegram.
Qualifiant l’état actuel des réseaux sociaux de « Far West » numérique, Pedro Sanchez a confirmé sa volonté d’interdire l’accès à ces plateformes aux moins de 16 ans en Espagne. Actuellement, la limite d’âge fixée par des applications comme TikTok ou Facebook est généralement de 13 ans, un seuil jugé insuffisant par le chef du gouvernement espagnol. « Nos enfants sont exposés à un espace qu’ils n’ont jamais été censés naviguer seuls », a-t-il déclaré, affirmant que l’État ne pouvait plus accepter cette situation.
**Une responsabilité pénale pour les dirigeants**
Au-delà de la restriction d’âge, le projet législatif espagnol introduit une dimension coercitive ciblant directement la hiérarchie des entreprises technologiques. Selon les informations rapportées par Al Jazeera, Madrid compte élaborer une loi permettant de tenir les dirigeants de ces sociétés personnellement responsables des contenus illégaux, haineux ou nuisibles diffusés sur leurs plateformes. Pedro Sanchez a dénoncé un monde « toxique et impuni », affirmant que la voix de la raison ne serait pas réduite au silence par « les oligarques technologiques de l’algorithme ».
Cette approche marque une rupture, l’Espagne cherchant à s’attaquer non plus seulement aux entités morales, mais aux décideurs physiques. Pour appuyer cette démarche, Pedro Sanchez a annoncé l’adhésion de l’Espagne à un groupe de cinq pays européens, qualifié de « Coalition des volontaires du numérique », afin de coordonner une régulation transfrontalière. Bien que les détails de cette collaboration restent à préciser, une réunion est prévue dans les prochains jours.
**Escalade verbale avec Musk et Durov**
La réponse des magnats de la tech ne s’est pas fait attendre. Elon Musk, propriétaire de X, a multiplié les attaques personnelles, qualifiant Pedro Sanchez de « véritable totalitaire fasciste », de « tyran » et de « traître au peuple espagnol ». De son côté, Pavel Durov, fondateur de Telegram, a accusé le gouvernement espagnol de vouloir transformer le pays en un « État de surveillance sous couvert de protection », estimant que ces régulations menacent les libertés sur Internet.
Face à ces accusations, des sources gouvernementales espagnoles ont répliqué en dénonçant une ingérence étrangère inédite. Elles pointent du doigt l’utilisation par Pavel Durov de sa propre plateforme pour envoyer un message de masse aux utilisateurs espagnols, qualifiant cette méthode de diffusion de mensonges et d’attaques illégitimes. « Les Espagnols ne peuvent pas vivre dans un monde où des oligarques technologiques étrangers peuvent inonder nos téléphones de propagande à volonté », a indiqué l’exécutif.
**Un contexte mondial favorable à la restriction**
Cette initiative espagnole s’inscrit dans une tendance globale de durcissement législatif. L’Australie a déjà franchi le pas en décembre 2025 en interdisant les réseaux sociaux aux moins de 16 ans, prévoyant des amendes de 33 millions de dollars pour les plateformes défaillantes. Des pays comme le Danemark et la Malaisie envisagent des mesures similaires, tandis que le Royaume-Uni étudie le modèle australien.
L’opinion publique espagnole semble alignée avec cette fermeté. Selon le baromètre Ipsos Education Monitor 2025, 82 % des Espagnols soutiennent l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 14 ans, un chiffre en hausse par rapport à l’année précédente. Les inquiétudes sont notamment alimentées par l’essor de l’intelligence artificielle générative et les risques liés aux contenus « deepfakes » et à l’exploitation sexuelle des mineurs, des domaines où la plateforme Grok d’Elon Musk fait d’ailleurs l’objet d’investigations par la Commission européenne.