De Kampala à Brazzaville, en passant par Yaoundé, une même dynamique politique semble se perpétuer au sommet de plusieurs États africains. Alors que les scrutins présidentiels s’enchaînent avec une régularité constitutionnelle, les visages à la tête de ces nations demeurent inchangés depuis plusieurs décennies. Selon une analyse détaillée publiée par nos confrères d’Al Jazeera, cette longévité exceptionnelle ne relève pas du hasard, mais d’une combinaison précise de méthodes de gouvernance partagées par les doyens du continent.
Les récents développements électoraux en Ouganda et au Cameroun, ainsi que les perspectives au Congo, mettent en lumière une stratégie en trois axes utilisée pour verrouiller le pouvoir : des processus électoraux maîtrisés, une gestion tactique des divisions internes et des alliances étrangères solides.
Une formule de maintien au pouvoir identifiée
Les experts politiques qui observent ces régimes notent des similitudes frappantes dans la manière dont Yoweri Museveni en Ouganda, Paul Biya au Cameroun et Denis Sassou Nguesso au Congo consolident leur autorité. Bien que ces pays organisent des élections de routine, conférant une apparence de légalité démocratique, la réalité du pouvoir repose sur d’autres leviers.
En Ouganda, Yoweri Museveni, au pouvoir depuis quatre décennies, vient de voir son mandat prolongé pour la septième fois avec 72 % des voix, malgré la montée en puissance de l’opposant Robert Kyagulanyi, dit « Bobi Wine ». À 81 ans, il reste le troisième président le plus ancien au monde. Selon les analystes cités par Al Jazeera, son maintien repose en partie sur une application littérale de théories politiques étudiées durant sa jeunesse en Tanzanie, notamment celles de Frantz Fanon sur la violence comme forme de lutte politique. Toutefois, cette force est désormais dirigée vers la suppression de la dissidence interne, comme en témoignent les arrestations arbitraires et la répression des rassemblements de l’opposition.
Diviser pour régner et alliances stratégiques
Au Cameroun, la méthode diffère légèrement sur la forme mais rejoint le même objectif. Paul Biya, 92 ans et au pouvoir depuis 1982, a obtenu un huitième mandat en octobre dernier. Souvent qualifié de « président absent » en raison de ses longs séjours à l’étranger, il utilise, selon les observateurs, une stratégie de « diviser pour régner ». En jouant sur les rivalités ethniques et en s’assurant le soutien de groupes clés comme les Beti et les Peuls, il parvient à fragmenter l’opposition.
Cette gestion interne se double d’une répression ciblée, particulièrement visible dans les régions anglophones du pays, et d’une tolérance calculée envers certaines critiques pour permettre à la population d’évacuer ses frustrations sans menacer le système.
Au Congo, Denis Sassou Nguesso, 81 ans, se prépare quant à lui pour le scrutin de mars 2026. Sa longévité repose historiquement sur des alliances étrangères puissantes. Longtemps soutenu par la France, son régime s’est progressivement tourné vers la Chine ces dernières années. Pékin offre des prêts et des investissements directs, tout en fournissant une protection diplomatique aux Nations Unies, en échange d’accès aux ressources pétrolières du pays.
La question de la succession dynastique
Au-delà du maintien personnel, la question de la transmission du pouvoir au sein du cercle familial émerge comme une tendance lourde. En Ouganda, la nomination du fils du président, le général Muhoozi Kainerugaba, au poste de chef de l’armée en 2024, est perçue par les activistes comme la préparation d’une succession dynastique. Une situation similaire est observée au Congo, où des membres de la famille présidentielle occupent des positions stratégiques, bien que les enquêtes judiciaires en France sur les « biens mal acquis » aient affaibli certains réseaux traditionnels.
Pour les chercheurs comme Tendai Mbanje de l’Université de Pretoria, ces élections sont devenues des « rituels » administratifs plutôt que des exercices de souveraineté populaire. Cependant, ces mêmes experts soulignent que l’abandon du processus électoral n’est pas une option pour les populations, les urnes restant le seul canal légitime pour exprimer une volonté de changement, aussi difficile soit-elle à concrétiser face à ces appareils d’État.