Dans une analyse approfondie des mécanismes de l’État relayée par nos confrères de Le Quotidien, le Dr Kossoro Cissokho examine les fondements de la crise qui traverse actuellement l’institution judiciaire sénégalaise. Loin des lectures superficielles, le spécialiste en administration publique pose un diagnostic structurel sur la place réelle de la justice au sein de l’appareil étatique et définit les conditions strictes de son émancipation.
L’institution judiciaire ne saurait être détachée de l’État qui l’a créée. C’est le postulat de base posé par Dr Cissokho, qui rappelle que la justice, au même titre que l’Armée ou la Police, participe à une fonction de domination et de contrainte. Si chaque branche possède son rôle spécifique — le maintien de l’ordre pour la police, la défense pour l’armée — la justice se distingue par sa mission d’incarcération et d’application de la norme. Cette filiation organique avec l’État rend, selon l’expert, l’indépendance institutionnelle structurellement impossible, tant sur le plan organique que fonctionnel.
Cette appartenance à l’appareil d’État place le magistrat dans une position complexe. Bien que théoriquement soumis uniquement à la loi, le juge se heurte dans la pratique au poids de la hiérarchie et à la nature répressive de la norme qu’il applique. L’institution fonctionne ainsi comme un univers à la fois clos, développant ses propres règles et rituels, et ouvert, car perméable à l’idéologie dominante de l’État dont elle est une composante.
Face à ce constat, l’indépendance réelle du magistrat ne peut être considérée comme un acquis statutaire. Pour le Dr Cissokho, cette autonomie doit être conquise individuellement. Elle repose sur une dynamique de lutte, exigeant une force de caractère, une rigueur et une compétence technique irréprochables. C’est par cette posture exigeante, et non par simple décret, que le magistrat parvient à dépasser sa fonction de simple agent de l’État pour incarner une véritable justice.
Cette quête d’indépendance nécessite toutefois un environnement matériel adéquat. L’analyse souligne que l’institution judiciaire, en tant que personne morale, n’a pas d’ambition propre ; ce sont les hommes qui la composent qui doivent être soutenus. Cela passe impérativement par un renforcement des ressources humaines, des moyens logistiques conséquents et une revalorisation du statut des magistrats, conditions sine qua non pour permettre à ce corps de jouer pleinement son rôle.