(Contribution) Identités communautaires et Identité nationale: Quel mélange des genres ?

(Contribution) Identités communautaires et Identité nationale: Quel mélange des genres ?

Le Sénégal est un pays caractérisé par sa diversité ethnique, culturelle, confessionnelle. Une diversité qui doit faire sa force et contribuer, pour employer un terme à la mode, à la construction d’un Sénégal émergent, même s’il convient de bien s’entendre sur cette notion d’émergence pour savoir ce à quoi elle renvoie1 et atteindre, par ce fait, les objectifs qu’elle sous-tend.

Mais, ce n’est pas mon propos. Mon sujet est une réflexion qui fait suite à un article que j’ai lu récemment et qui relatait, entre autres, les propos suivants : «Dans la répartition des postes de ministre, de député, de directeur général, de Pca, le Président Senghor accordait toujours des quotas aux Lébous. Nous voulons restaurer cela parce que notre communauté n’est pas minoritaire, elle était divisée. Sans les Lébous, le Sénégal ne peut pas être émergent».

Cet article vise, sans désir de montrer telle ou telle communauté du doigt, à questionner notre identité nationale, nos comportements parfois contradictoires et contraires à nos ambitions républicaines. Il tente également de répondre, par ricochet, à la question suivante : sommes-nous Diola, Malinké, Pular, Sérère, Soninké, Wolof, Catholique, Mouride, Tidjiane, etc., avant d’être sénégalais ? En effet, nous avons bien souvent tendance, dans ce pays, à mettre en avant nos particularités, nos sensibilités au détriment de ce qu’on va appeler pour les besoins de cette chronique, notre « sénégalitude » ou « sénégalité ». Cette dernière doit traduire notre commun vouloir de vie commune, de se sentir membre d’une communauté nationale mue par des intérêts qui vont au-delà des aspirations culturelles ou confessionnelles particulières.

Aujourd’hui, force est de constater que cette collectivité « supracommunautaire » tarde à être une réalité incontestable. Il suffit, pour cela d’écouter les discours des uns et des autres. Soyons clairs, il ne s’agit pas de contester ni le désir, ni la fierté, ni la légitimité qu’a chacun et chacune de vivre selon ses convictions, encore moins de lui dénier toute forme de reconnaissance. Mais, il est tout aussi légitime de s’interroger sur certaines attitudes et/ou affirmations qui peuvent jeter le trouble ou exacerber une «compétition communautaire» qui n’a pas de raison d’être et qui pourrait être préjudiciable à la réalité de la cohésion nationale si forte et si fragile.

Quelles sont les raisons qui justifieraient qu’une communauté, une localité ou une confession puisse prétendre disposer d’un privilège de quelque nature que ce soit ? Sur quels fondements elle pourrait s’imaginer être plus méritante qu’une autre ? Si, dans un souci d’équilibre, la gestion d’un certain «personnel étatique» par la représentativité, l’appartenance communautaire ou régionale a toujours été légion, elle doit être maniée avec prudence au risque de nous enfermer dans des considérations dangereuses.  Car, le Sénégal n’est pas un gâteau à partager et son destin n’est pas à ce point ordinaire pour être livré à des pratiques de cette nature.

Par conséquent, seules les compétences, les vertus doivent être les critères de sélection de telle ou telle personne à quelques fonctions que ce soit. Ainsi, de la même manière qu’on est président de la République, on doit être ministre ou PCA ou DG de la République avec tout ce que cela suppose comme responsabilité, comme neutralité et en faisant fi des appartenances et des sensibilités citées précédemment. Ne pas s’inscrire dans une trajectoire de ce genre, c’est faillir à ses missions et à ses obligations, notamment, celles de servir le Sénégal et tous les Sénégalais avec la même dévotion. C’est tomber dans un mélange des genres inadéquat et plonger le Sénégal dans le dictat des intérêts partisans. Certes, il ne saurait y avoir de hiérarchisation et/ ou d’incompatibilité entre le fait d’être sénégalais et sérère, wolof, diola, peul, toucouleur, mandingue, mankagne, catholique, musulman , animiste ou que sais-je encore.

Mais, puisque par définition autant de communautés il y a, autant de valeurs en découlent, la «sénégalitude», la «sénégalité» doit être ce qui nous est commun. Elle doit faire partager des valeurs et des croyances fédératrices, piliers de nos principes républicains. Elle doit donc être le socle autour duquel seront ancrées et vécues aussi bien des valeurs que «des moments effervescents» pour communier dans une même pensée et une même action, gage de cette énergie indispensable, de cette force du groupe nécessaire à l’exaltation de rituels rassembleurs.

Dans ce sens, quelles sont les occasions autour desquelles la nation tout entière se réunit pour magnifier son adhésion, sa foi inébranlable à ces valeurs mentionnées, notamment, dans la constitution3 ? La fête nationale, la fête du Travail, la journée de la Femme, la fête du tirailleur sénégalais, etc. ? Ne serait-il pas judicieux de vivre d’autres moments forts autour des symboles et des idéaux de la République pour façonner les esprits autour d’un «seul but et d’une seule foi» ? Il appartiendra à nos politiques de redonner du sens à ces moments essentiels ou de redéfinir leurs contenus de manière à ce qu’ils ne constituent pas seulement des jours fériés, mais surtout des moments d’éducation de notre citoyenneté, d’attachement aux repères de la nation, d’affirmation et de consolidation des fondements de l’État. Il leur appartiendra également de redonner du sens et de la tenue au discours politique. N’est-ce pas là, la première voie de l’émergence ?

Pierre Sarr.

sarr.pierre@sfr.fr

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