Comment les récits sociétaux transforment l’amour en une épreuve d’endurance pour les femmes

L’amour ne surgit pas ex nihilo ; il est précédé par une longue série d’apprentissages, de récits et d’images qui façonnent les attentes bien avant la première rencontre. Dans une tribune publiée par Le Quotidien, Fatou Warkha Sambe décortique la manière dont la société sénégalaise et les normes culturelles construisent un imaginaire amoureux spécifique pour les jeunes filles, souvent synonyme d’effacement et de patience.

L’éducation sentimentale commence tôt, imprégnée par les films, les chansons et les contes. Selon l’auteure, ces supports culturels ne se contentent pas de divertir ; ils enseignent une posture. L’amour y est présenté comme une récompense destinée à celles qui savent attendre. Les paroles de chansons, copiées dans les marges des cahiers d’écolières, valorisent un sentiment capable de tout sacrifier et de défier le temps. Cette omniprésence du thème amoureux crée une forme de pression sociale où la relation devient une destination obligatoire, un statut validant l’existence sociale de la femme.

**La fabrique de la « bonne fille »**

Au-delà du rêve, c’est un véritable code de conduite qui est inculqué. L’analyse souligne que les jeunes filles apprennent très tôt à être « désirables » plutôt qu’à désirer. La société façonne des profils de femmes accommodantes : propres, présentables, souriantes mais timides. L’objectif implicite est de correspondre à une image préétablie pour être choisie.

Cette dynamique installe un déséquilibre fondamental. L’amour romantique, tel qu’il est transmis, n’est pas neutre. Il devient un lieu d’apprentissage où l’on enseigne que les efforts et les concessions doivent majoritairement venir d’un seul côté. La femme doit mériter l’amour par son comportement irréprochable, sa disponibilité et sa capacité à ne pas déranger.

**Le culte de l’endurance**

L’un des points centraux soulevés par Fatou Warkha Sambe concerne la notion de sacrifice. Dans une société patriarcale, l’amour est souvent assimilé à la capacité de « supporter ». L’adage selon lequel « une fille doit savoir supporter, sinon personne ne la gardera » résonne comme une instruction formelle. Aimer devient synonyme de rassurer, porter et soutenir, même au prix de sa propre fatigue ou de sa douleur.

Cet effacement de soi est présenté comme une preuve de maturité. Les doutes et les remises en question sont perçus comme des attributs féminins, tandis que la stabilité du couple repose sur la capacité de la femme à absorber les secousses. L’amour est ainsi vécu comme un investissement où la valeur de l’attachement se mesure à l’aune de ce que l’on est prêt à perdre ou à endurer pour l’autre.

**La matérialisation du sentiment**

Cette construction sociale s’accompagne de rites, comme la Saint-Valentin, qui agissent comme des baromètres de la relation. L’effort financier ou la visibilité du cadeau deviennent des preuves tangibles du sentiment, renforçant l’idée que l’amour doit se voir et se prouver par des actes concrets, souvent coûteux. Ces mécanismes finissent par ancrer l’idée que l’autre est le centre de gravité, reléguant les besoins personnels de la femme au second plan au nom de la réussite du couple.

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