Dix-huit mois après le soulèvement étudiant qui a mis fin aux quinze années de règne de Sheikh Hasina, le Bangladesh s’apprête à tourner une nouvelle page de son histoire politique. Alors que les élections générales sont fixées au 12 février, le gouvernement intérimaire dirigé par le prix Nobel de la paix, Muhammad Yunus, arrive au terme de son mandat. Si l’économiste de 85 ans avait pour mission de stabiliser une nation fracturée et de restaurer un processus électoral crédible, l’heure du bilan révèle une fracture inattendue au sein même des forces qui l’ont propulsé au pouvoir.
**Une transition sous le signe de la déception pour la base militante**
Porté par l’espoir d’une refonte totale du système, le mandat de transition laisse un goût d’inachevé chez une partie de la population. Selon des témoignages recueillis par Al Jazeera, le sentiment d’une « occasion manquée » prédomine chez certains citoyens, comme Rubel Chaklader, un chauffeur de rickshaw de Dacca. Pour cet homme de 50 ans, les groupes d’intérêts et la polarisation politique ont empêché le gouvernement intérimaire d’opérer les changements substantiels espérés après les sacrifices du mois d’août 2024.
Ce constat amer est partagé, avec des nuances, par les leaders étudiants qui avaient pourtant sollicité Muhammad Yunus pour diriger le pays. Nahid Islam et Asif Mahmud Shojib Bhuiyan, figures de proue de la contestation, pointent aujourd’hui les limites politiques de l’exécutif. Si la stature internationale du prix Nobel a permis d’éviter un effondrement économique, son gouvernement est désormais critiqué pour sa faiblesse dans les négociations politiques internes et son incapacité à imposer une refonte rigoureuse de l’État face à une bureaucratie enracinée.
**La justice comme héritage principal**
Malgré ces critiques sur le volet structurel, le mandat de Yunus a marqué une rupture nette sur le plan judiciaire. Son administration a mis en place plusieurs commissions d’enquête concernant les abus commis sous l’ère Hasina, notamment les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires. La Commission d’enquête sur les disparitions forcées a ainsi documenté près de 2 000 plaintes et identifié des centaines de victimes, mettant en lumière l’existence des « Aynaghor » (maisons des miroirs), ces centres de détention secrets utilisés par les services de renseignement.
Cette quête de vérité reste le point fort du bilan pour les familles des victimes. Sanjida Khan Deepti, dont le fils a été tué par la police lors du soulèvement, estime que la condamnation de plusieurs hauts responsables de la sécurité constitue une avancée majeure. Pour elle, dans un « pays d’aveugles », l’action de Yunus a eu le mérite d’exister, soulignant la difficulté de la tâche impartie en un temps si court.
**L’incertitude des réformes face au verdict des urnes**
L’approche des élections du 12 février soulève désormais la question de la pérennité des initiatives lancées. Le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP), favori du scrutin, a exprimé des réserves sur l’ampleur des réformes tentées par un gouvernement non élu. Salahuddin Ahmed, dirigeant du BNP, estime que certaines problématiques auraient dû être laissées à l’appréciation d’un parlement légitime.
Pour tenter de verrouiller son héritage, Muhammad Yunus mise sur une stratégie inédite : soumettre les recommandations clés de ses commissions directement aux électeurs via un référendum organisé parallèlement aux élections générales. L’acceptation ou l’abandon de ces réformes par le prochain parlement déterminera si cette période de transition aura été une parenthèse ou le début d’une véritable transformation institutionnelle.