La région de Zakarpattia, située au sud-ouest de l’Ukraine, est devenue l’épicentre inattendu d’une crise diplomatique majeure qui dépasse largement ses frontières montagneuses. Alors que cette zone abrite plus de 100 000 personnes d’origine hongroise, elle se retrouve au cœur d’un bras de fer entre Kiev et Budapest, menaçant directement les ambitions européennes de l’Ukraine en pleine guerre.
Le différend officiel repose sur une accusation précise portée par le gouvernement hongrois : les droits linguistiques et éducatifs de la minorité magyare seraient menacés par la législation ukrainienne. Budapest utilise cet argument pour entraver le rapprochement de l’Ukraine avec l’Union européenne. Cependant, une enquête menée sur le terrain par nos confrères d’Al Jazeera révèle un décalage notable entre la rhétorique politique enflammée de Viktor Orban et le quotidien des habitants concernés.
Une instrumentalisation politique dénoncée par les experts
Les tensions remontent aux lois sur l’éducation de 2017 et sur la langue d’État de 2019, renforcées en 2023. Ces textes imposent l’ukrainien comme langue principale d’enseignement après l’école primaire, réduisant la place des langues minoritaires. Si ces mesures visaient initialement à renforcer la cohésion nationale face à l’influence russe, Budapest les qualifie de discriminatoires.
Pour le Dr Krisztina Lajosi-Moore, de l’Université d’Amsterdam, interrogée par Al Jazeera, la situation a évolué depuis 2022. La question des droits des minorités est passée d’une inquiétude légitime à un « outil de politique intérieure et étrangère ». Selon l’universitaire, Viktor Orban privilégie désormais l’escalade plutôt que la médiation diplomatique, utilisant ce dossier comme un levier de veto contre l’adhésion de l’Ukraine à l’UE et pour consolider sa base électorale nationaliste.
La réalité apaisée du terrain
Loin des chancelleries, la cohabitation à Oujhorod, centre administratif de la région, décrit une toute autre réalité. Les témoignages recueillis sur place contredisent l’idée d’une persécution culturelle. Kornelia, une étudiante de 17 ans d’origine hongroise, navigue sans difficulté entre les deux langues. Si l’enseignement secondaire impose davantage l’ukrainien, elle y voit une question d’adaptation pratique plutôt qu’une oppression systémique.
Même son de cloche chez Sofia, 15 ans, d’héritage ukrainien, qui affirme que les tensions politiques ne se reflètent pas dans les interactions sociales. « L’idée que nous aurions un problème avec cela n’est tout simplement pas vraie », assure-t-elle, évoquant des amis qui échangent en hongrois sans la moindre animosité.
Un pragmatisme local face aux enjeux géopolitiques
Le système éducatif actuel permet toujours l’enseignement en hongrois au niveau préscolaire et primaire. C’est au collège et au lycée que l’ukrainien devient dominant, le hongrois étant alors enseigné comme une matière ou utilisé pour certains cours spécifiques. Cette transition, bien que source d’ajustements, ne semble pas fracturer la communauté locale.
Yulia, assistante en librairie à Oujhorod, décrit une région « multiculturelle et chaleureuse » où l’attention se porte davantage sur l’accueil des déplacés de guerre que sur les querelles linguistiques. L’analyse du Dr Lajosi-Moore suggère que si Budapest souhaitait réellement protéger cette minorité, la stratégie consisterait à utiliser les mécanismes de l’UE et à maintenir des relations stables avec Kiev, plutôt que d’isoler la communauté dans un jeu d’échecs géopolitique.